L'après-midi fut consacrée à parcourir le domaine. Nous ne rentrâmes que pour le repas du soir, que nous prîmes à la table commune, dans la grande cuisine, parmi les servantes, les bouviers et les pâtres. Il fut exquis, ce repas, assaisonné de propos rustiques, de menues histoires locales que ces braves gens contaient à mots brefs, sans lever le nez de leur écuelle, avec des rires silencieux. C'était le charme de la vie patriarcale retrouvé. Monna présidait, debout, et distribuait les parts, en disant à chacun, selon l'usage antique:
—Grand bien vous fasse!
A quoi l'on répondait:
—Dieu vous le rende!
Le souper fini, Jouan Le Bourdonnec récita le Deo gratias, et nous nous acheminâmes vers l'aire où les tas de gerbes dessinaient en noir sur le couchant de pourpre leurs hautes silhouettes pyramidales. Jouan me convia à m'asseoir auprès de lui sur le timon d'une charrette. Il faisait une de ces belles et calmes soirées où les choses semblent frémir d'une mystérieuse attente. Une nuit violette montait peu à peu; les premières étoiles s'allumaient; un reste de clarté diurne agonisait délicieusement.
Nous fumâmes quelques minutes en silence.
—Çà, me demanda Jouan tout à coup, sais-tu à qui je pense?
—Dis voir.
—A quelqu'un dont j'ai oublié tantôt de te montrer la tombe et à qui nous devons cependant, l'un et l'autre, les plus radieuses peut-être de nos anciennes joies d'écoliers… à Miliau, mon cher, à Miliau Arzur.
Vous ne sauriez croire, mon amie, l'effet que produisirent sur moi ces quatre syllabes. Les lointains assombris de l'horizon du Gollod s'illuminèrent à mes yeux d'une flamme soudaine, d'une rouge lueur de forge, et les étoiles m'apparurent comme des étincelles jaillies d'une enclume immense.