—Dors en paix, petite sœur des Rannou.
Et il se retourna, s'allongea sur le dos, les bras croisés sous la nuque, et demeura dans cette posture jusqu'au retour des deux autres, les yeux grands ouverts, le regard attaché aux étoiles. La Charlézenn fit mine de sommeiller. A part soi, elle songeait: «C'en est fini de la vie heureuse!… Quelle est donc cette loi cruelle qui régit le monde? Pourquoi l'homme ne peut-il vivre avec la femme ou même la voir simplement sans la convoiter? Qu'est-ce que cette nourriture misérable dont ne peuvent se passer les cœurs, ce pain de l'amour, toujours pétri de larmes et quelquefois de sang?… Ainsi, pour un regard plus tendre que j'adresserais à Kirek ou à Guennolé, Kaour, qui les adore tous deux, irait jusqu'au fratricide!…» L'aventure de Cloarec Rozmar lui revint à l'esprit toute vive; plus vive encore lui réapparut la scène dans la hutte. Elle revit Keranglaz penché sur elle et l'instant d'après roulant à terre, une bave rouge aux lèvres. Voici que c'était le tour de Kaour. Que n'eût-elle pas donné pour l'épargner, celui-là! Elle avait dû le frapper, lui aussi. Et elle savait bien qu'avec ce: Non! elle venait de lui faire plus de mal qu'à l'autre avec le coup de couteau. Il n'y avait décidément qu'un moyen d'éviter l'éternel piège de l'amour: c'était de se réfugier dans la mort. Elle s'y résolut une seconde fois. Et cette fois nulle intervention humaine ne la détournerait de son dessein.
Sa résolution prise, une paix immense lui emplit l'âme, et elle reposa, tranquille, veillée par le grand Kaour, comme une de ces vierges de la légende dont un géant accroupi protège le sommeil.
V
La Charlézenn, à l'aube blanche, a regardé partir les Rannou. Elle les a vus s'enfoncer dans l'épaisseur de la forêt, du côté de la grève. Par trois fois elle leur a crié:
—Au revoir! Au revoir! Au revoir!
Elle ne les reverra plus, et elle prolonge l'adieu. Eux, qui ne savent rien, lui répondent gaîment:
—A tantôt, petite sœur!
Entre leurs voix, elle distingue celle de Guennolé plus jeune et plus perçante. Ce Guennolé, elle s'avoue maintenant qu'elle l'aime. Qu'elle a donc bien fait de ne point le lui montrer! Du moins, il n'aura pas à pâtir à cause d'elle… Elle ne se dit pas, l'ignorante, que l'amour est chose subtile, qu'on le devine en quelque sorte à son odeur, et que c'est pour cela que Kaour, la veille, a tant pleuré.
Qu'importe, du reste! La Charlézenn va mourir.