L'exquise matinée! C'est jour de fête dans les bois du Roscoat. Il semble que la douce lumière ait pris corps, qu'elle se promène, vêtue de brume bleue, entre les arbres extasiés; et derrière elle sa chevelure s'épand en un fleuve d'or pur. Sur ses pas, une mystérieuse musique s'élève des choses. Les mousses même ont des frissons harmonieux. La brise de mai qui passe dans le creux des vieux chênes les fait vibrer puissamment comme des tuyaux d'orgue. Plus encore que d'habitude la forêt a aujourd'hui son air de grande église, imprégnée de toute espèce d'aromes et d'encens. Comme autant de nefs, les hautes avenues ouvrent des perspectives immenses où mille clartés se jouent, irradiées, semble-t-il, à travers des vitraux de nuances infinies.
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Quand la Charlézenn fut demeurée toute seule, elle se sentit l'âme noyée de tristesse. C'était comme une pluie, fine, lente, continue, qui eût tombé au fond d'elle. Sa résolution si ferme en était comme détrempée. Un instant elle douta si elle aurait le courage d'aller jusqu'au bout de son devoir. La mort lui apparut soudain comme une chose beaucoup plus compliquée qu'elle ne pensait. Elle dut s'arracher avec effort à ce coin de nature sauvage où le meilleur de sa vie s'était écoulé. Des fils invisibles l'y enchaînaient. Elle s'en apercevait, maintenant qu'il fallait les rompre, les rompre un à un, non sans une douleur aiguë, comme si à chacun d'eux restait pendu un lambeau d'elle-même.
Mais, à mesure qu'elle avança dans la forêt, la sérénité lui revint. Les arbres versèrent à ses blessures un baume sacré, à son esprit une sécurité grave, profonde. Elle marcha dès lors allègrement. Elle alla à la mort, comme à une promenade.
Là-bas, dans le ravin, la rivière du Roscoat faisait son grand murmure.
—Elle me portera doucement jusqu'à la mer, se disait Gaïd Charlès, elle m'emportera endormie comme un enfant entre les bras de sa nourrice. Et, de peur que je ne me réveille, la mer, quand elle m'aura prise, me bercera d'une berceuse si longue, si longue, que jusqu'à la fin des temps je ne me réveillerai plus.
Or, comme la Charlézenn se disait cela non seulement sans amertume, mais même avec une sorte de volupté, subitement elle fit halte.
Au-dessus de sa tête, dans les branches hautes d'un énorme châtaignier, une voix de garçonnet dénicheur de nids chantait, sur un ton de mélopée, une complainte en breton où revenait sans cesse le nom de la Charlézenn.
—Hé! petit! cria la jeune fille; quelle est cette gwerze que tu chantes?
La frimousse ensoleillée du gamin se montra entre les ramures.