«Voici.
«C'était un jeune homme du même âge que Noël Bleiz, et son inséparable. Son père avait tenu, jadis, la ferme de Keranroué dont les terres touchent celles de Rozvélenn. Mais le pauvre René Mordellès,—c'était son nom,—quoiqu'il fût, lui aussi, un maître laboureur, avait toujours été desservi par la malechance. Au lieu que les cultures de Jean Bleiz, son voisin, prospéraient de plus en plus, d'année en année, les siennes, quelque peine qu'il se donnât, tournaient toujours contre son attente. Il y a comme cela des domaines et des gens sur qui pèse une fatalité. René Mordellès épuisa, on peut dire, toutes les infortunes. Ses bêtes crevaient, sans qu'on sût de quelle maladie; l'eau noyait ses foins; sa moisson se desséchait sur pied. Un hiver, la foudre tomba sur sa grange. Il lutta longtemps, finalement fut vaincu. La tristesse et le désespoir s'emparèrent de lui et le conduisirent à la tombe. Sa veuve ne tarda pas à le suivre dans la mort.
«Restait un enfant, Evenn, ou, comme on l'appelait alors, à cause de son jeune âge, Evennik.
«Il venait d'avoir dix ans et se préparait à sa première communion. Sur les bancs du catéchisme, il s'était lié d'amitié avec Noël Bleiz; ensemble ils allaient au bourg, ensemble ils en revenaient. Le soir de l'enterrement de René Mordellès, Noël dit à Evenn:
«—Tu n'as plus de chez toi. Veux-tu demeurer avec nous, à Rozvélenn? Tu y serais comme dans ta propre maison. Mon père te donnerait les gages d'un gardeur de vaches. Tu deviendrais comme mon frère et nous ne nous quitterions plus.
«Le lendemain Evenn Mordellès était installé chez les Bleiz. Et, à partir de ce moment, en effet, Noël et lui ne firent plus un pas l'un sans l'autre.
«Leur amitié ne fit que grandir avec l'âge, à mesure qu'ils grandissaient eux-mêmes.
«Le temps vint pour eux de tirer au sort. Il se trouva que Noël eut un mauvais numéro, tandis qu'Evenn en ramenait un bon. Jean Bleiz, qui se sentait vieillir, fut désolé, à la pensée que son fils lui serait enlevé pour sept ans, sans compter que c'était l'époque où l'on se battait par là-bas, je ne sais où, du côté de la Russie. Et la ménagère, la bonne Glauda, était encore plus navrée que son mari. Dès que les hommes étaient partis pour les champs, elle s'asseyait sur le banc-tossel, auprès de la cheminée, pour pleurer à chaudes larmes, se lamenter, en maudissant la conscription et la guerre. Le soir, tout le monde couché dans la ferme, Jean Bleiz et elle s'attardaient de part et d'autre du foyer, devant la cendre déjà éteinte, à échanger leurs idées noires, leurs craintes, leurs mauvais pressentiments.
«—C'est si long, sept ans! disait Jean Bleiz. Serai-je encore là, quand il reviendra?
«—Ce à quoi je songe, moi, c'est qu'il peut ne pas revenir, faisait Glauda.