«Cet avenir, Noël en avait peur.

«A diverses reprises il avait eu des songes étranges, des intersignes menaçants. Il ne put—a-t-il raconté plus tard—prendre sur lui de dissimuler ses inquiétudes à son ami. La douleur de la séparation le rendait comme fou. En vain le bon Evenn s'efforçait de le calmer. A tous ses raisonnements, il répondait avec une persistance farouche:

«—Je n'aurais jamais dû accepter… jamais!… jamais!… Une voix me l'a dit dès le premier jour et, depuis, n'a cessé de me le répéter: ce n'est pas sept ans de ton âge, c'est ta vie même que tu me donnes en présent.

«Et il suppliait:

«—Je t'en conjure, rends-moi ma parole, délivre-moi de mon serment! Il en est temps encore. Reste, et laisse-moi partir, comme l'a voulu le destin!… Vois-tu, si tu ne revenais pas, si tu étais tué là-bas, dans les contrées lointaines, j'en perdrais la raison, je me tiendrais pour damné, j'aurais ton sang sur moi, comme sur Caïn le sang d'Abel. Les champs que nous avons labourés ensemble, les arbres qui nous ont versé leur ombre, les chemins où nous nous sommes promenés côte à côte, ces chevaux que voilà, Evenn, qui nous regardent et qui m'écoutent, tout me crierait: Malheureux! qu'as-tu fait de ton frère?

«—Noël, Noël, je reviendrai; sois-en sûr, affirmait Evenn, remué jusqu'aux entrailles.

«Noël Bleiz eut une idée singulière, une idée insensée, épouvantable.

«—Tu reviendras, dis-tu?… Eh bien! jure-le, que tu reviendras!

«Ses yeux jetaient des flammes. Evenn répondit doucement:

«—Y songes-tu, ami? Ce serment, si je te le faisais, dépendrait-il de moi de le tenir?