—Je suis, dit-elle en sa jolie langue, comme une touffe d'herbe oubliée par mégarde dans un pré que la faux des faucheurs a tondu.
Ou bien:
—Mon rouet a filé plus de linceuls que de draps nuptiaux.
Elle ne parle, au reste, de ces choses qu'avec une pudeur discrète, une sorte de symbolisme transparent, jamais pour se douloir ni pour apitoyer. Il y a de plus malheureux qu'elle. Elle porte en elle-même le remède à toutes les afflictions: une force de résignation que rien ne saurait surprendre, jointe à une extraordinaire puissance de vie idéale. On fait grand bruit de la tristesse innée des Bretons, race occidentale, toute pleine des nuages de son ciel et de l'éternelle lamentation des mers. Or, il n'est pas un peuple au monde d'un optimisme plus absolu et plus entêté. Nourri de misère, il exalte la douceur de l'existence, et la mort même n'est pour lui qu'un long rêve pacifique, indéfiniment continué… Toujours est-il que Matic a traversé les plus cruelles épreuves «comme un agneau qui passe dans les fourrés épineux des landes», y laissant peut-être quelques brins de laine, mais rien de sa belle humeur vaillante, de son immuable sérénité.
Je recherche volontiers son commerce. Sa conversation est aussi reposante qu'une promenade, au soleil couchant, par les campagnes silencieuses, dans la féerique somptuosité des premiers soirs d'automne. Sa mémoire est vaste, profonde, pareille à ces palais souterrains, à ces hypogées de la légende où l'on va de salles en salles, de trésors en trésors, d'admirations en admirations. Elle sait la vie et la mort. Elle sait ce qui est, ce qui sera. Elle a voyagé aussi loin qu'il est possible à l'imagination humaine et dans la réalité et dans la fiction. Elle a assisté à la naissance des choses, elle prévoit, elle décrit d'avance les formes imprescriptibles qu'elles revêtiront à leur déclin. Ses yeux de calme visionnaire ignorent les frontières de l'espace et les bornes noires qui se dressent à l'entrée ou à la sortie des temps…
II
Elle vient d'ordinaire le samedi soir, sa semaine finie, arrive toujours à la même heure, s'assied toujours à la même place. Et ce sont d'abord, pour commencer, de petits racontars, les menus faits de la chronique paysanne, auxquels elle excelle à donner un tour ingénieux et sentimental. Puis, peu à peu, sans efforts, d'une aile souple, la causerie s'élève aux généralités. Matic est une manière de philosophe, d'esprit délié—je l'ai dit—et qui se joue à l'aise autour des problèmes les plus redoutables.
Il est entendu, de par une familière et déjà longue habitude, que, le soir de la Toussaint, nous faisons ensemble la veillée des ancêtres… Donc, jeudi dernier, sur le coup des huit heures, comme le glas de nuit achevait de tinter, elle fit son apparition sur le seuil, quitta ses sabots et prit l'escabelle basse qu'elle affectionne, à l'angle du foyer.
Sa mise était soignée, comme il convient un jour de fête. Elle portait sa belle jupe de laine rousse, lourde et roide comme si elle eût été en plomb, le corsage bleu sombre orné de parements de velours, et son fin visage s'encadrait—vu la circonstance funèbre—dans une coiffe aux cassures rigides, couleur safran, le jaune étant la nuance de deuil chez les femmes de Cornouailles.
Ses premiers mots furent pour s'excuser.