Matic resta un instant songeuse à regarder voltiger les flammes, sans doute aussi à écouter, tout au fond de sa prime jeunesse, la chanson de Pêr Corniguellou.
Je lui dis, pour renouer l'entretien:
—Causons de nos morts, Matic, puisque c'est leur soir.
Elle releva sa jolie tête de vieille, d'un mouvement qui rejeta sa coiffe un peu en arrière, découvrant ses bandeaux de fins cheveux blancs où brillaient encore quelques fils blonds.
—Je vous parlais tout de suite de Pêr, murmura-t-elle; vous ai-je jamais dit ce qui lui advint le matin même du jour marqué pour son trépas?… C'est une histoire singulière à laquelle je n'aime guère à penser, mais que je veux bien vous conter, à vous, ce soir qui est, comme vous dites, un soir de commémoration… Les moindres circonstances m'en sont restées présentes à l'esprit, comme si la scène datait d'hier, quoiqu'il y ait depuis lors vingt ans moins six semaines. C'est, en effet, un 15 décembre, exactement, que mon pauvre mari rendit à Dieu son âme de brave homme… Laissez-moi seulement un répit de quelques minutes, le temps de me recueillir, afin que je vous expose les choses dans l'ordre et avec clarté…
Elle se couvrit le visage de ses deux mains, puis, après un assez long silence, commença:
—Voici… Pêr, de sa profession était sabotier. Et les sabotiers, comme vous savez, sont gens nomades. Aujourd'hui ici, demain là-bas. L'ancienne hutte est vite à terre, et la nouvelle vite bâtie. En fait de bagages, un bahut, quelques ustensiles de cuisine et les outils. Nous en avions de quoi remplir une petite charrette dans laquelle nous montions nous-mêmes et qu'un bidet de montagne, acheté à Carhaix, traînait aussi aisément, ma foi! que si c'eût été un berceau d'enfant… Connaissez-vous la forêt de Porthuault?
—Si je la connais, Matic!… Mais je suis né à Saint-Gervais, presque au cœur du bois!
—Eh bien! tant mieux pour vous! Car vous pouvez vous vanter d'être né dans un beau pays… Je me rappelle—tenez! comme si c'était maintenant—le jour où nous y arrivâmes, un peu avant le coucher du soleil. Nous grimpions une longue côte, au flanc du Ménez Mikêl; Pêr était descendu et menait la bête par la bride, l'aidant à éviter les ornières; moi, assise sur des sacs dans le fond de la charrette, je lui tournais le dos; nous étions partis de Quimper l'avant-veille et le voyage avait été dur, surtout à cause des marmots dont j'avais constamment un ou deux sur les genoux; j'étais lasse, je dormais à moitié. Soudain, Pêr me héla: «Regarde, Matic, voilà ce que tu n'as jamais vu.» Je regardai, et j'eus, à la vérité, un éblouissement, tant c'était beau. Des bois, des bois, rien que des bois, et si touffus, et si profonds que tout l'horizon en était noir.
«—N'avais-je pas raison, femme? poursuivit mon mari. Et n'est-ce pas ici le vrai paradis des sabotiers?…