«Comme la voisine achevait ces mots, nous entendîmes au dehors un bruit de voix. C'étaient nos maris qui rentraient.
«—Chut! fit-elle, ne parlons plus de cela pour l'instant. Je vous demanderai de cacher la hache, que mon homme ne la voie point. Elle lui rappellerait de trop pénibles souvenirs. Il aimait Jozon Lantic comme s'il eût été son propre fils.
«J'obéis promptement et jetai l'outil sinistre sous le lit où nous couchions, Pêr et moi.
«Du reste de la soirée, je n'ai rien à vous dire. Il fut question de toute espèce de choses hormis de l'histoire de la hachette. L'heure venue de nous quitter un peu avant minuit, nous récitâmes en commun le De profundis, puis chacun gagna son gîte. A peine m'étais-je étendue à côté de Pêr, la chandelle soufflée, qu'un frisson me parcourut la peau du dos, comme au contact d'un corps glacé. Et je me souvins de la hache qui était là, sous le lit. Cette idée me fut désagréable, m'empêcha de fermer l'œil. Je songeais au carrefour de Blanche-Épine. Il me semblait voir deux formes gigantesques de spectres bataillant éperdûment et en silence dans la nuit. Et à chaque coup il jaillissait de ces deux fantômes de larges gouttes de sang qui se changeaient en feuilles mortes en tombant sur le sol… Heureusement que Pêr ne tarda pas à s'endormir. Je me levai alors, et, ayant ramassé la hache à terre, je l'enfermai dans le bahut…
«Plût à Dieu que je l'eusse laissée où je l'avais cachée tout d'abord… Pêr Corniguellou serait peut-être encore de ce monde!
IV
Matic se tut une seconde fois. De longues larmes ruisselaient de ses paupières abaissées.
—Grand'mère vénérée, lui dis-je, avec la crainte égoïste que la violence de son émotion ne lui permît point de continuer son récit, n'est-ce pas un de vos principes qu'au cadran du destin l'heure est inflexible et ne se dérange jamais?
—Certes. Je le pense bien, et cela est. Je n'en ai eu que trop de preuves, hélas! Mais rien ne le montre mieux que la fin de cette histoire.
«Pour y revenir, je m'étais promis, dès le lendemain de cette soirée où j'avais reçu les confidences de Jeanne Tual, d'enterrer la hache quelque part où Pêr Corniguellou ne songerait point à l'aller chercher. Or, sur les entrefaites, et avant que j'eusse trouvé un moment propice pour exécuter mon projet, arriva parmi nous un de ces vieux sabotiers infirmes qui, désormais impropres au travail, voyagent de hutte en hutte et vivent, comme on dit, sur le commun, toujours bien accueillis, du reste installés à la meilleure place auprès du foyer, nourris des meilleurs mets, couchés dans le meilleur lit. Ils sont les anciens et comme qui dirait les évêques de la confrérie. Sans cesse par monts et par vaux, ils servent d'intermédiaires entre les cousins, colportent les nouvelles d'un bois à l'autre. Celui-ci venait presque en droite ligne du pays de Fouesnant où demeurait la mère de mon mari, la septuagénaire Nanna Corniguellou.