«—Nanna, nous annonça-t-il, ne bat plus que d'une aile. Son idée est qu'elle ne passera pas le Jour de l'An. Alors, elle demande que Matic lui conduise sa filleule, afin qu'elle puisse contempler les traits de l'enfant, une fois encore, avant que ses pauvres yeux ne soient tout à fait embrumés par les brouillards de la mort.

«Cette filleule, c'était Nannic, l'aînée de nos filles, âgée à peine de dix ans.

«C'eût été chose sacrilège que de ne se rendre point au vœu de l'aïeule. Un jeudi, le second de novembre, j'attelai le bidet et je me mis en route avec l'enfant.

«Quand nous débarquâmes chez la vieille, je la trouvai très bas, si bas qu'elle me parut n'en avoir plus que pour quelques jours. Notre présence, cependant, lui redonna un semblant de vie. Pour fixer en eux, avant de se clore à jamais, l'image de sa filleule, ses yeux affaiblis redevinrent momentanément aussi lucides qu'au printemps de ses années. Mais, comme s'ils se fussent usés à cet effort, tout à coup ils s'éteignirent. Et, quand ils se furent éteints, le corps aussi peu à peu se refroidit, se glaça. Nous vîmes s'en aller son âme, doucement, comme le dernier reflet d'un soleil d'hiver sur un paysage de neige. Même averti à temps, Pêr n'aurait pu venir aux obsèques.

«Et, d'ailleurs, il ne devait que trop tôt la rejoindre dans le pays de ceux qui ne sont plus!…

«La cérémonie funèbre, les messes d'usage dans la semaine qui suit l'enterrement, des réglements d'intérêt et le partage des dépouilles de la morte aux pauvres de la paroisse me retinrent à Fouesnant jusqu'au 10 décembre, en sorte que je ne rentrai à Saint-Servais que le 14 au soir.

«Nous restâmes un peu tard, Pêr et moi, à causer de sa défunte mère. Naturellement, il avait hâte de tout savoir, comment elle avait trépassé, ses dernières paroles, ce que nous avions fait. Au moment de nous coucher, me voyant très lasse, à cause des émotions des jours précédents et des fatigues de la route, il me dit avec cette douceur de voix qui lui était habituelle:

«—J'entends que tu reposes en paix demain matin. Les garçons emmèneront les petits dans la hêtraie. Moi, j'irai seul abattre un arbre, pas très loin d'ici. J'aurai fini de belle heure et reviendrai aussitôt préparer le repas de midi, en sorte que tu n'auras à t'occuper de rien. Je te prie donc, pour ma propre satisfaction, de ne te lever point avant mon retour.

«Je dormis d'un sommeil de bête de labour. Le soleil était déjà haut sur l'horizon quand je rouvris les yeux. Un grand silence régnait dans la hutte et au dehors. Je sautai à bas de mon lit, un peu étonnée que Pêr ne fût pas encore là, car notre vieille horloge marquait onze heures.

«—L'arbre, pensai-je, aura été plus dur à abattre qu'il ne croyait.