I

Charles-Louis-François Duparc, seigneur de Locmaria, marquis de Guerrande, fut, au dire de Mme de Sévigné, un des cavaliers les plus accomplis de la cour du Grand Roi. Possesseur d'immenses domaines au joli pays de Plégat, sur la limite des départements actuels du Finistère et des Côtes-du-Nord, il s'y fit construire, au centre de ses terres, une belle résidence dans le goût du temps, sorte de Versailles en raccourci, dont les plans furent dressés par Perrault et les jardins dessinés par Lenôtre.

Les anciens du bourg de Plégat parlent encore du «château du marquis» comme d'une demeure enchantée. On y voyait, content-ils, deux salles merveilleuses: l'une couleur de soleil, l'autre couleur de lune. Les plafonds avaient tantôt la splendeur éblouissante d'un ciel d'été, à l'heure de midi, tantôt la profondeur et le mystère d'un firmament nocturne, peuplé de millions d'étoiles. Quant à l'ameublement, il défiait toute description.

Le marquis ne faisait, cependant, au milieu de ces somptuosités, que de rares et brefs séjours. Et, lorsqu'il y paraissait, c'était pour promener à travers la magnificence des appartements ou sous les nobles frondaisons du parc une tristesse morne, un incurable ennui.

Il arrivait en automne, vers la Saint-Michel, au moment de l'année où se payaient les fermages. Son carrosse s'arrêtait sur la place du bourg, près de l'entrée du cimetière. Il en descendait—toujours seul—, pénétrait dans l'église, s'agenouillait devant la statue de saint Égat, placée à gauche du maître-autel, et, après une longue prière entrecoupée de soupirs, arrosée de larmes silencieuses, regagnait à pied le logis seigneurial.

D'une saison à l'autre les gens se demandaient:

—Nous amènera-t-il, cette-fois, sa femme?

On disait la marquise belle comme une fée. Mais il courait sur elle des bruits étranges. Un domestique du château, étant un jour entre deux vins, avait laissé entendre qu'elle était de race vagabonde,—une Égyptienne peut-être, une fille de réprouvés errants, poussée au hasard des grands chemins. Le seigneur de Guerrande l'avait vue et l'avait aimée,—aimée follement… Elle dansait dans la rue, en jupe courte, des anneaux à ses pieds: une vraie saltimbanque!… Il avait demandé congé au Roi, sous prétexte d'aller en Hongrie guerroyer contre le Turc. C'était, en réalité, pour suivre la danseuse. Il fut absent dix-huit mois. Lorsqu'il revint à la Cour, il promenait l'Égyptienne à son bras. Il l'avait, prétendit-il, rencontrée en Pologne, et il la présenta comme la descendante d'une des plus anciennes familles de ce pays. Jamais créature plus séduisante n'avait franchi le seuil du palais de Versailles. Chacun lui fit fête. Le Roi lui-même s'éprit de sa grâce exotique, de ses yeux de sortilège aux regards longs, mystérieux et déconcertants. C'est alors que le marquis porta la pioche dans le donjon de ses ancêtres et le remplaça par une construction luxueuse, aménagée de telle sorte que sa jeune femme pût s'y reposer de la Cour sans la trop regretter. Probablement même rêvait-il de s'enfermer seul à seule avec elle, sous les hauts lambris pareils à des champs d'azur constellés d'astres, devant le souple horizon des collines boisées ondoyant à perte de vue jusqu'à la mer.

Mais ce fut en vain qu'il la voulut entraîner vers ce lieu de délices. Le temple bâti, la divinité à laquelle il était dédié refusa d'y paraître. A toutes les supplications du marquis elle répondait de sa belle voix nonchalante:

—Qu'irais-je faire si loin, dans cet Occident que l'on dit si triste?