A vouloir courir après l'andouille, Coupaïa avait laissé brûler les autres plats.
Ce fut un désastre.
Ervoanic Prigent eut, en revanche, des Gras tels qu'il les eût souhaités à Dieu même. Il avait gagné la campagne, le pied leste, l'estomac en bel appétit et la conscience en repos. Pour la première fois de sa vie, de sa dure vie de vagabond, il allait pouvoir s'offrir une bombance chez lui, c'est-à-dire en plein air, en plein soleil, en pleine nature. Un ciel fin, léger, pommelé d'une ouate immobile de nuées d'argent, enveloppait les collines trégorroises d'une paix et d'une mansuétude infinies. Ervoanic dévora pieusement la plus exquise des andouilles, dans un coin de champ tout embaumé d'herbe nouvelle, avec une source fraîche à portée de sa main et les gazouillis d'oiseaux au dessus de sa tête.
Et telle est la naïve histoire du péché d'Ervoanic Prigent. Je la tiens d'un charbonnier nomade, d'un marchand de farine noire, comme on dit en Trégor.
HUMBLE AMOUR
I
A Portz-Gwenn de Trégor, en août.
J'ai reçu, ce matin, la visite du vieux Laurik. Laurik est un diminutif de Laur, qui est lui-même un diminutif de Laurent. Il y a en Bretagne trois catégories de gens qu'on a l'habitude de désigner par ces diminutifs affectueux: les enfants, les vieillards et les innocents. Laurik Cosquer vient d'entrer, à la Pâque de Pentecôte, dans sa soixante-sixième année. C'est un petit vieillard aux allures graves d'un patriarche, avec une figure mince, toute ridée, qui ressemble à un labour d'automne, mais où des yeux bleus, d'un bleu délicat, ont l'air de deux sources claires et profondes reflétant un ciel matinal.
Il m'est venu voir en voisin, et aussi pour me rappeler les souvenirs qui nous lient l'un à l'autre dans le passé. Il parle d'un ton sentencieux, entrecoupé de longs silences méditatifs.
—Je vous ai connu haut comme cela, dit-il. Vous habitiez alors Penvénan. Que de fois j'ai mangé chez vous la soupe du dimanche!…