Une délicieuse coutume bretonne, cette soupe du dimanche. Nos populations rustiques sont restées fidèles à la grand'messe. Elles s'y rendent et par devoir et par plaisir. C'est une de leurs rares distractions, la plus noble et la plus goûtée. Et d'abord, c'est jour de repos, jour de libre flânerie. On se lève le matin, tout heureux, surtout si le temps promet d'être beau; on procède sans hâte à la toilette hebdomadaire, après avoir soigné les bêtes et lâché les chevaux dans les prés où ils auront droit, eux aussi, de se prélasser jusqu'au soir. On se débarbouille en commun, à l'auge de la cour. Et ce sont des rires, des farces paysannes, une joie d'écoliers en vacances. On revêt ses habits propres, ses «habits de dimanche», dillad ar zûl. Trois sons de cloches espacés de demi-heure en demi-heure annoncent l'office: on se met en route pour le bourg, au premier son. Au printemps, à l'été, même à l'arrière-saison, c'est une joie de s'en aller de compagnie vers le bourg, par les sentiers des champs ou les chemins creux, sous la voûte mobile des branches ensoleillées. Les paysans bretons ont l'âme sensible à la mystérieuse poésie des choses: ils ont pour leurs horizons familiers des tendresses virgiliennes. La terre n'est pas seulement à leurs yeux la rude nourrice qui ne livre l'aliment de vie qu'au prix d'un effort acharné; elle est aussi la source des contemplations pures et désintéressées; ils l'aiment pour la variété de sa parure, pour la richesse de ses nuances, pour sa fraîcheur, pour sa beauté changeante et cependant éternelle, pour les fines odeurs émanées de son opulente chevelure, pour tout ce qu'elle porte en elle d'enchantements profonds, d'émotions sacrées. Ils sont restés des êtres primitifs, ils n'ont pas encore rompu le lien ombilical qui les rattache à l'antique nature, dont ils sont issus; ils conversent avec elle, entendent sa voix et jusqu'au battement sourd de ses artères. La souple et ondoyante Viviane les enlace toujours de ses bras divins et fait bruire à leurs oreilles son immortelle chanson…

Les vieux ne sont pas moins assidus à la grand'messe que les jeunes. On les voit arriver de leur pas alenti, la courte pipe de terre entre les dents, dont ils secouent la cendre sur leur pouce avant d'enjamber l'échalier du cimetière. Ils entrent des premiers à l'église, afin d'éviter la grande poussée tumultueuse de fidèles, qui se fait toujours au moment du dernier son. Ils ont leurs places consacrées dans les vieux bancs vermoulus, contre les piliers ou sur les marches qui règnent devant la balustrade du chœur. Et c'est de là qu'agenouillés ou assis ils prennent part à l'office, dans un état de douce somnolence, de vague et délicieuse rêverie, bercés au chant des cantiques, écoutant passer au fond de leur mémoire la longue et pâle procession des souvenirs et roulant dans leurs doigts d'un geste monotone et quasi inconscient les gros grains usés d'un interminable chapelet. Ils goûtent à l'église, dans le jour multicolore des vitraux, parmi les odeurs d'encens et l'eurythmie grave des proses latines, une sorte de bien-être somptueux qu'il ne leur est donné d'éprouver qu'en ce lieu et qui est pour eux quelque chose comme une prélibation des béatitudes prochaines du baradoz, du paradis breton. Ils s'y abandonnent avec volupté, les yeux demi clos; c'est proprement une sieste d'âme.

A l'issue de la messe, une autre joie attend les plus pauvres ou les plus infirmes d'entre eux. Dans toutes les maisons un peu aisées de la bourgade, leur couvert est mis. On les prie poliment à dîner, à manger la soupe dominicale. Ainsi ils n'auront point à refaire à jeun un trajet souvent considérable. Chaque famille a ses pensionnaires de prédilection.

Laurik Cosquer était régulièrement notre hôte. Non qu'il n'y mît parfois une sorte de discrétion farouche. Il fallait le guetter au sortir du cimetière où il s'attardait longtemps sur les tombes de ses quatre femmes, éparses aux quatre coins de l'enclos. Je me chargeais volontiers de ce soin. Il n'avait pas fini son dernier signe de croix que j'étais à ses côtés:

—Allons, Laurik, venez. La soupe est prête.

Il secouait sa vieille tête, ses mèches brunes qui, par un privilège étrange, n'ont jamais grisonné.

—Pas aujourd'hui, mon enfant! en vérité, pas aujourd'hui.

Je déployais toutes les ingéniosités d'éloquence dont j'étais capable et il me suivait enfin, tout en protestant contre cette contrainte, jurant qu'il n'avait faim ni soif, disant que c'était une insolence de sa part d'abuser ainsi de la charité des gens. On le poussait par les épaules dans la cuisine où d'autres, des vieux comme lui, étaient déjà attablés devant les écuelles pleines. Ces humbles commensaux d'alors, Laurik me rappelle leurs noms et, en même temps, je revois leurs figures. C'étaient Baptiste Javré—un habitué de la maison,—Jozon Kerham, et Gabik, l'innocent, qui vivait dans la contemplation attendrie de son ventre, et Kanan, le fameux Kanan, Kanan le sourd-muet, à la bouche tordue dans un perpétuel rictus d'impuissance; d'autres encore, qu'il serait trop long d'énumérer. Quels braves gens, et comme j'ai plaisir à me les représenter tels qu'ils m'apparaissaient alors, dans notre intérieur, le nez tendu vers la soupe dont l'odorante fumée ennuageait leurs faces tranquilles! Entre deux cuillerées, ils échangeaient de douces plaisanteries, d'une malice enfantine, qui les faisaient rire aux larmes, Kanan surtout qui, n'entendant rien, n'en comprenait que mieux.

Laurik apportait dans cette assemblée de ses pairs une note spéciale de gravité. Dès qu'il s'était assis, la conversation prenait une allure moins fantaisiste; les voix devenaient plus calmes et les esprits s'élevaient aux pensées sérieuses. Parmi ce petit monde, Laurik passait pour un philosophe, pour un homme qui a beaucoup voyagé, beaucoup vu, beaucoup réfléchi. Et puis, quand il se mêlait de dire quelque chose, c'est que cela valait la peine d'être dit. Il vous avait une façon sentencieuse de discourir qui en imposait; ou plutôt il ne discourait pas: il prêchait. Baptiste Javré le définissait un recteur manqué. Par exemple, il n'aimait pas qu'on l'interrompît hors de propos.

—Parlez donc et je me tairai, prononçait-il. J'ai sur vous cet avantage que le silence ne me coûte rien, tandis que vous ne savez pas encore à quelle foire on l'achète.