… Le bonhomme d'aujourd'hui diffère peu de celui d'autrefois. Ses joues seulement sont plus évidées, ses prunelles plus claires, d'un bleu plus effacé, plus lointain, sous les touffes épaisses des sourcils. Comme je lui fais compliment de ce qu'il n'a point vieilli:

—A mon âge, on n'a plus d'âge, murmure-t-il; on est comme sorti du temps.

Sa philosophie aussi est restée la même, indulgente à la vie, pleinement rassurée quant à l'au delà de la mort.

—Je sais où j'irai, dit-il, avec autant de certitude que si j'avais déjà fait le chemin. J'attends patiemment l'heure où je serai appelé à me mettre en route, mais je ne serais pas fâché qu'elle sonnât bientôt. J'ai plus de parents et d'amis en l'autre monde qu'en ce monde-ci, et j'avoue que j'ai quelque hâte de les revoir. Voyez-vous, il ne faut pas vivre trop longtemps. Les choses, surtout à notre époque, changent vite et les hommes eux-mêmes changent avec les choses. Je commence à être dépaysé dans ma propre paroisse. Les nouvelles générations m'apparaissent comme des visages étrangers: elles ne ressemblent en rien à celles que j'ai connues et qui me furent chères; elles ont d'autres pensées, d'autres préoccupations, d'autres goûts; à les écouter, elles valent mieux. Cependant elles sont moins gaies. Les plaisirs qui nous enchantaient, dans notre jeunesse, ne leur suffisent plus: elles en ont inventé d'autres qui les amusent peu et qui leur sont nuisibles. Je les entends sans cesse se plaindre, sans qu'elles sachent au juste de quoi, comme si le pain n'avait plus la même saveur pour leurs lèvres et comme si le soleil béni ne luisait plus du même éclat sur leurs têtes. J'assiste à des transformations qui m'étonnent, qui me font peur. Car, je vous le dis, tout est changé, non seulement le peuple, mais les nobles, mais les prêtres. M'est avis qu'on finira par nous changer Dieu. Il est vrai qu'alors ce sera la fin des fins…

La pipe de Laurik s'est éteinte: il s'interrompt pour la rallumer, en cueillant à même dans le foyer un morceau de braise qu'il fait rouler dans le creux de sa main, tapissé d'un véritable cuir. Et, après une pause, il reprend:

—Jadis nous n'avions d'autre ambition que de faire ce qu'avaient fait nos pères et de vivre comme ils avaient vécu. Les anciens nous répétaient: «La vie n'est qu'un temps à passer,» et nous ajoutions foi à la parole des anciens. Par suite, les peines nous semblaient moins lourdes, les joies plus savoureuses. Nous allions d'une allure paisible, sans hâte, en gens qui ne demandent au chemin que de les conduire où il mène. Nous n'attachions aux choses de la terre qu'un prix modéré, puisque cependant nous n'étions que de passage au milieu d'elles. L'argent nous touchait peu, nous n'eussions pas fait un pas au devant de lui. Il venait ou ne venait point, partait ou restait, cela le regardait et non pas nous. C'était l'usage, en Bretagne, de dire: L'argent est sourd, l'argent est aveugle: il va où il peut et n'entend pas qui l'appelle. Nos besoins étaient médiocres, notre faim et notre soif se satisfaisaient à bon compte. Pour tout luxe, une pipée de tabac, le dimanche, avec un verre de cidre frais dont les pommiers de ce temps-là n'étaient point avares. (Avez-vous remarqué que, depuis l'intrusion en notre pays des maléficieuses boissons d'ailleurs, nos braves pommiers bretons semblent dégoûtés de produire?)

«Nous étions des hommes heureux. La chanson que nous chantions de préférence disait:

Gwell eo karantez leiz an dorn

Eged arc'hant leiz ar forn!

«Mieux vaut de l'amour plein la main que de l'argent plein le four».—Nous aimions de toutes nos forces. La grâce des jeunes filles, la tendresse de leur délicieux petit cœur nous possédaient tout entiers. Dès le catéchisme, vers l'âge de douze ans, chacun de nous choisissait sa douce. Et plus tard, vous plus grand, elle plus jolie, vous la meniez aux pardons des chapelles d'alentour, en la tenant par le petit doigt. On n'échangeait que de rares propos, bien insignifiants. Vous disiez: «Le vent qui souffle de votre courtil sent bon l'odeur des plantes fines,» ou encore: «Du seuil de ma porte, j'ai plaisir à voir monter en l'air la fumée bleue de votre toit.» Elle répondait: «Il n'est point d'herbe si odorante qui ne se fane», ou: «Fumée qui s'élève, au vent se dissipe.» Et elle vous donnait son parapluie à porter, confessant de la sorte, en fille sage, que si elle vous plaisait, en revanche vous ne lui déplaisiez point. Nos jeunesses d'à présent ont d'autres façons. On se fiançait aux pieds du saint, après avoir allumé devant l'image deux cierges dont on regardait, avec anxiété, brûler la flamme. Feu clair et vif, mariage prompt et prospère… Tenez, je me souviens de ceci, comme si c'était d'hier…»