«Je fis cette découverte le 12 avril, exactement. C'est une de ces dates qui persistent à jamais dans l'esprit, même quand la mémoire a sombré. Après cinquante ans ou peu s'en faut, je revois toute nette la figure qu'avaient ce jour-là les choses. D'abord les prés, d'un vert printanier, chatoyant comme un velours, piqué çà et là de taches brunes qui étaient les taupinières; la rivière, sinueuse, grossie par les pluies récentes, tantôt courante, et clapotante, et chantant la claire chanson de l'eau, tantôt endormie en nappes tranquilles et mirant les fins rameaux des aulnes à peine feuillus; puis, les collines voilées d'une brume légère, et les mézou, les terres hautes où montaient de calmes fumées émanées de toits invisibles; enfin, le ciel, un grand ciel pur, très élevé, très vaste, enveloppant tout d'une lumière bleue, d'une clarté de paradis qui vous faisait joie…
«J'avais jeté bas ma veste et je travaillais ferme, en corps de chemise, sous le soleil béni… Je n'étais pourtant pas comme à mes jours ordinaires. Une allégresse étrange m'exaltait, mêlée de je ne sais quel attendrissement. Jamais je n'avais été ainsi. J'étais heureux et troublé. Dans ma poitrine mon cœur battait à coups sonores, comme une cloche d'église la veille du pardon, et mes yeux étaient brouillés de larmes. C'était un état délicieux et inquiétant. Je me pensais:
«—Qu'est-ce donc qui va m'arriver?
«Sentant que la tête me tournait, je me couchai à plat ventre sur un tronc d'aulne surplombant la rivière et me plongeai la face dans l'eau, qui était d'une fraîcheur glacée.
«Soudain, derrière moi, dans la pente, une voix cria:
«—Laurik, hé! Laurik Cosquer! Où donc êtes-vous?
«J'eus le bondissement d'un poisson que le pêcheur, d'un brusque coup de ligne, fait sauter sur la berge. La voix, une fois encore, répéta:
«—Laurik, hé!
«Oh! ce cri, si jeune, si vibrant, d'un timbre si harmonieux, dussé-je vivre cent ans, je l'entendrai toujours, toujours!
«Celle qui m'appelait se tenait droite dans le sentier, au flanc du coteau, entre deux touffes de prunellier qui l'encadraient de part et d'autre. Sa jupe de laine bleue à raies rouges lui tombait à peine à mi-jambe. Sa taille svelte s'échappait de l'étroit corsage comme une fleur de sa gaine. Son visage était une lumière, et ses cheveux blonds, ébouriffés tout autour, semblaient une couronne de rayons. Et elle était si jolie, elle avait une grâce si étrange, si fluide et surnaturelle, qu'on eût dit une apparition. Je restai là, tout saisi, à la contempler. Les pâtres et pastoures de Lourdes ou de la Salette n'éprouvèrent assurément pas devant l'image vivante de la Vierge un trouble plus religieux. Je n'osais faire un mouvement ni prononcer une parole de peur de la voir ouvrir ses ailes et s'envoler.