«Et c'était Néa, certes, mais une Néa que je ne soupçonnais point, une Néa transfigurée. Je ne pus m'empêcher de lui en faire la remarque, quand elle fut près de moi, dans l'herbe du pré.
«—Qu'avez-vous aujourd'hui de changé, Néa? Vous êtes telle que je ne vous ai jamais vue.
«Elle prit une mine étonnée, me dévisagea, puis partit d'un bel éclat de rire, disant:
«—Il faut croire, Laurik Cosquer, que vous me regardez ce matin pour la première fois!
«Et c'était peut-être vrai pourtant. Jusqu'alors je n'avais vu en elle qu'une gamine, une merc'hodennic, une petite poupée des champs que mes souvenirs de l'année précédente me représentaient sagement assise sur le seuil des Garandel, à apprendre son catéchisme. Et voici qu'elle était à présent presque une jeune fille, ayant passé l'âge de la troisième communion, toute menue encore et un peu grêle, mais assez mûrie déjà pour faire rêver d'amour les jeunes hommes. Je n'en pouvais croire mes yeux… Elle avait posé à terre le panier qui contenait mon repas. Elle dit, de sa jolie voix rythmée comme un chant:
«—N'avez-vous donc pas faim, Laurik, que vous demeurez là, bouche bée, comme notre recteur en chaire, quand il a perdu la suite de son sermon?… Je vous apporte une soupe aux fèves et des crêpes de froment du pardon de sainte Brigitte, de Ploézal, où nous avons des cousins.
«Après un silence, tandis que je me mettais à manger, elle demanda:
«—Où sont les taupes que vous avez tuées?
«Je les lui montrai du doigt, suspendues par les pattes de derrière à une grosse branche de chêne au dessus du talus. Elle s'en approcha, resta un moment à les regarder se balancer au vent, puis, revenant vers moi, murmura:
«—C'est tout de même un singulier métier que le vôtre, Laurik Cosquer?