—A la bonne heure, repartit avec une gravité triste la marquise de Locmaria, vous êtes bien l'homme que je pensais… Je puis tout vous dire, car vous êtes digne de tout entendre…
III
Dame Claude, cependant, après avoir «piloté» les gens de la marquise à travers les appartements réservés à leur maîtresse et qu'elle allait occuper pour la première fois, après leur avoir fourni, d'assez mauvaise grâce d'abord, et finalement avec une obligeance à peu près apprivoisée, les renseignements les plus complets et les plus minutieux sur les habitudes de la maison, dame Claude était rentrée chez elle, sous la nuit sombre où les arbres du parc, animés par l'ouragan d'une vie effrayante, poussaient des plaintes lugubres et se tordaient en des convulsions désespérées.
La superstitieuse paysanne songeait:
—Mme de Locmaria nous arrive escortée par la tempête. C'est signe que de tout ceci il ne résultera rien de bon.
Au logis, elle trouva les quatre marmots qui dormaient à poings fermés, les coudes sur la table. Elle les coucha, saisit son tricot et s'installa près du foyer, à la lueur d'une chandelle de résine, pour attendre le retour de Guillaume Guégan.
Une curiosité fiévreuse la travaillait; elle brûlait d'impatience de connaître les impressions de son mari, à la suite du mystérieux entretien qu'il avait en ce moment même avec la marquise. Que pouvait-elle avoir à lui confier de si important, au débarquer d'un si long voyage, avant d'avoir pris aucune nourriture, aucun repos? Pourquoi son arrivée coïncidait-elle, à huit jours près, avec le départ de son mari? Le marquis savait-il, en roulant sur Paris, que sa femme faisait à rebours la même route, s'acheminant vers la Bretagne? S'il le savait, pourquoi n'en avait-il rien dit à Guillaume? Pourquoi ne l'avait-il pas avertie, elle, Clauda, d'avoir à tout préparer en vue de cette visite imminente? La lettre qui le rappelait, et qui l'avait troublé si fort, l'avait-elle donc bouleversé au point de lui faire oublier, sinon la venue de sa femme, du moins les dispositions à prendre pour la recevoir comme il convenait?…
Ces questions, et d'autres encore, Clauda les agitait dans sa tête obstinée de Bretonne, au bruit sauvage de la rafale, qui, dehors, allait grossissant.
En vain avait-elle interrogé, ce tantôt, le vieillard et la jeune fille qui formaient toute la suite de la «Bohémienne». Elle n'avait pu obtenir d'eux aucun éclaircissement.
De singuliers personnages, d'ailleurs, ces domestiques, et combien différents des gens de même condition à qui l'intendante était accoutumée d'avoir affaire, durant les séjours du marquis en son château de Plégat!