Le vieux, avec sa grande crinière de lion dont les mèches venaient se perdre jusque dans les flots étalés de sa barbe blanche, avait la majesté d'un patriarche biblique, l'air solennel et triste d'un souverain détrôné. Une houppelande verte, à brandebourgs noirs, l'enveloppait des pieds à la tête et le faisait paraître d'une taille démesurée. Il parlait peu, par phrases brèves, graves comme des sentences. Dame Claude, à son aspect, s'était sentie vaguement intimidée; et, après s'être promis de traiter de très haut cette «engeance de saltimbanques», elles les avait promenés, lui et sa fille, de chambre en chambre, avec une complaisance quasi déférente, comme si elle leur eût fait les honneurs du château.
La «petite», en revanche, l'avait mise à l'aise. C'était une adolescente de seize ans à peine, presque une enfant encore, au teint mat, délicatement ambré, aux clairs yeux de source qui semblaient renvoyer l'éclat d'un soleil lointain. Elle avait le port svelte et la souple démarche d'une biche. Entre ses lèvres d'un rouge vif, ses dents de nacre riaient d'un rire étincelant. Toute sa gracieuse personne respirait la santé, la joie, une franchise heureuse, quelque chose d'ailé, d'imprévu, avec des brusqueries soudaines, des effarouchements d'oiseau qui craint la glu.
Dame Claude avait cherché à se renseigner auprès d'elle sur ce qu'il lui eût tant agréé de savoir.
Mais elle n'en avait obtenu que des réponses insignifiantes, soit que la jeune fille fût peu dans les confidences de sa maîtresse, soit qu'elle feignît une ignorance qui lui était peut-être commandée.
En somme, Clauda avait tout simplement appris que la marquise avait nom Rita, qu'elle était de noblesse très illustre, qu'elle comptait des rois parmi ses ancêtres et qu'il n'eût tenu qu'à elle d'être reine là-bas, elle aussi, au pays des plaines immenses qu'arrosent les plus beaux fleuves de la terre et que féconde un printemps éternel.
—Pourquoi donc au titre de reine a-t-elle préféré celui de marquise de Guerrande? avait demandé, non sans ironie, l'intendante agacée.
Le vieux avait riposté de sa voix profonde:
—Il est dans le destin de la plume d'aller où le vent la porte.
—Au moins n'y a-t-elle rien perdu… Elle a un mari qui l'adore. Ce palais, auprès de qui l'église même de Plégat n'est qu'une misérable crèche, savez-vous qu'il l'a construit exprès pour elle, pour être leur maison d'amour, leur maison du bonheur?… Et, à ce propos, d'où vient, s'il vous plaît, qu'elle y mette les pieds aujourd'hui pour la première fois, et lorsque le marquis en est absent?
A quoi le serviteur à la barbe vénérable avait répondu: