—Les secrets de notre maîtresse n'appartiennent qu'à elle seule… L'aiglonne a, dans les gyres de son vol, des caprices qui déroutent vos lourds oiseaux de mer… Et quel palais, je vous prie, vaut le libre espace, les horizons ondoyants comme la lumière qui les dore, et la terre douce, la terre enchantée, la terre ineffable de la Patrie?

Les prunelles sombres du grand vieillard lançaient des éclairs. Clauda n'avait plus insisté.

Assise maintenant au foyer de sa demeure close, où, derrière elle, du fond d'un lit à étages, s'exhalait la tranquille respiration de ses quatre chérubins, elle s'efforçait de récapituler en elle-même les événements de la soirée, tout en supputant, d'un mouvement machinal des lèvres, les points de son tricot et en piquant de temps à autre dans ses cheveux, contre la tempe gauche, les aiguilles dont elle n'avait plus à faire usage.

Sa hâte de revoir Guillaume et de connaître les résultats de sa conférence avec la marquise la tenait éveillée. Les heures s'écoulaient lentes et longues, rythmées par le tic-tac d'un coucou. Les orgues déchaînées du vent ronflaient dans les ténèbres, avec des mugissements sinistres. Minuit sonna. Fidèle aux traditions de sa race, l'intendante suspendit sa tâche[3], jeta un fagot d'ajoncs dans le feu qui commençait à pâlir, et tirant son rosaire, se mit à réciter des oraisons.

[3] Dans les croyances bretonnes, c'est une impiété de poursuivre le travail au-delà de minuit. A partir de cette heure jusqu'au premier chant du coq, les vivants doivent faire place aux morts.

Enfin la porte s'ouvrit, et messire Guillaume Guégan se montra sur le seuil.

—Ah! tout de même! s'écria dame Claude qui en était à son dixième De Profundis pour les âmes du purgatoire, les funèbres Anaon.

Elle ajouta:

—Tu dois être glacé. Veux-tu que je te chauffe un peu de flip[4]?

[4] Sorte de grog, fait de cidre, d'eau-de-vie et quelquefois d'hydromel mélangés.