Ils assistaient encore, par la pensée, à toutes les péripéties de ce départ. Le vieux thaumaturge Ropardi avait fait monter la marquise avec lui, dans la voiture de tête. Debout à l'avant du chariot, il avait récité à haute voix, dans sa langue, une sorte d'oraison. Puis il avait fait entendre un glapissement guttural, cri d'adieu peut-être, signal de route en tout cas, car la caravane vagabonde aussitôt s'était ébranlée.
Lorsque le dernier grincement des lourds véhicules se fut évanoui dans la direction de Plestin, l'intendant et sa femme se décidèrent enfin à rentrer dans leur logis désert.
—C'est égal, opina Claude Riou, je suis heureuse qu'elle nous soit venue; et, d'autre part, j'eusse préféré ne la point connaître, puisque cependant nous ne devons plus la revoir.
Messire Guillaume répondit avec une gravité triste:
—Qui sait? La volonté de Dieu est grande, Clauda.
Le lendemain, un char-à-bancs attelé d'un bidet gris-fer roulait à travers le pays montueux de l'Arrée, sur la route royale qui menait en ces temps-là de Plégat à Morlaix et de Morlaix à Carhaix, en passant par Lannéanou. Chaque fois qu'un pâtre, qu'un bouvier, qu'un laboureur croisait la voiture, l'homme soulevait son chapeau, du plus loin qu'il apercevait la bête, et criait au conducteur, d'un ton jovial qui n'allait pas sans une nuance de respect:
—Salut et bon voyage, messire Guillaume!
C'était, en effet, le régisseur de Guerrande qui reconduisait sa sœur Margod à son manoir de Garen-Dreuz, paroisse de Lannéanou. La femme tenait étroitement fermés les pans de sa mante brune d'où s'échappaient par intervalles les vagissements du nourrisson couché en travers sur ses genoux.
—C'est une terrible responsabilité pour nous, Margod, disait messire Guillaume… Tu auras bien soin de lui, n'est-ce pas?… Ce n'est pas un enfant ordinaire. Il se peut que de grands destins l'attendent… Après tout, tu as droit de savoir la vérité maintenant, à la condition de la garder pour toi seule: c'est plus que le fils d'un marquis… C'est le bâtard d'un roi.