Elle ajouta presque aussitôt:

—Cet entretien est le dernier que nous avons ensemble, messire Guillaume. Tout est concerté, tout est prêt pour le départ. Prévenus par Ropardi, les compagnons dont je vais de nouveau partager quelque temps la vie errante s'arrêteront cette nuit même devant la grille. Mêlée à eux, perdue dans leurs rangs, je pourrai, j'espère, sortir de France sans encombre et regagner à petites journées la terre hongroise que j'aurais dû ne quitter jamais…

Elle s'interrompit pour tirer de son sein un pli scellé d'un sceau rouge.

—J'ai voulu tout prévoir, même l'improbable, même l'impossible… Gardez par devers vous ce papier. Il contient des renseignements qui vous permettront de me retrouver, à quelque moment que ce soit, tant que Rita Dongui sera de ce monde… Je n'ai, d'ailleurs, rien de plus à vous dire que ce que vous savez. J'emporte de vous un souvenir qui ne périra qu'avec moi. Vous m'avez été indulgent et doux. Recevez ce diamant; il me rappelle ma honte. Vous l'échangerez contre de l'or honnête qui assurera la dignité de vos vieux jours et constituera une aisance à chacun de vos fils.

Sa voix tremblait. Encore plus ému qu'elle, l'intendant, baissant la tête et faisant effort sur lui-même, demanda:

—Et le vôtre, madame?… La petite créature innocente qui est votre sang et qui peut-être ne vous connaîtra jamais, aurez-vous donc le cœur de partir sans l'avoir vue, sans l'avoir embrassée?…

La marquise ne répondit pas, mais elle fit de la tête un geste qui disait: Non!

Arrivée à Guerrande par une nuit de tempête, elle s'en éloigna par une nuit d'apaisement et de calme. Dans l'azur assombri du ciel, piqué de nuages qu'enflait comme des voiles le souffle d'un vent léger, la lune voguait, traînant derrière elle un long sillage pailleté d'une écume d'argent.

Une troupe de saltimbanques, de baladins, de jongleurs, qui, depuis près d'un mois, courait les foires et les pardons d'alentour, était venue camper à la brune, dans un terrain vague, à l'entrée du bourg de Plégat. Ce fut en compagnie de ces truands que Mme de Locmaria, marquise de Guerrande, de Lezmaës et autres lieux, quitta la somptueuse demeure édifiée à sa gloire par le dernier rejeton d'une des plus antiques familles d'Occident. Elle était, du reste, méconnaissable. Elle avait repris la jupe courte, les bottes de cuir rouge, l'ample chemise de laine et le voile de soie voyante de la Bohémienne d'antan. Les beaux seigneurs, qui, naguère, papillonnaient autour d'elle à Versailles, eussent difficilement deviné, sous cet accoutrement farouche, celle que, dans leurs conversations de l'Œil-de-Bœuf, ils nommaient entre eux, avec des mines pâmées, la «houri de Mahon», la «perle orientale», la «fleur des jardins du Levant». Sa beauté n'avait pas changé, si ce n'est qu'à la voir ainsi vêtue on lui trouvait un je ne sais quoi de plus étrange et de plus rare, quelque chose d'irrésistible et d'indomptable tout ensemble, qui attirait et qui faisait peur. Il ne fut donné à messire Guillaume Guégan de la contempler dans ce costume que l'espace d'un instant et à la lueur d'une lanterne de corne; c'en fut assez néanmoins pour lui faire comprendre la passion subite dont le marquis s'était féru pour cette femme et le mal effrayant, le mal sans remède, dont, pour avoir voulu la posséder, il se mourait.

Quand dame Claude et lui eurent regagné à pas lents la maison de garde sous les grands ormes déjà feuillus, ils s'attardèrent tous deux, d'un accord tacite, sur les marches du péristyle, à écouter les cahots de plus en plus lointains des chars qui emportaient leur maîtresse.