… Il y a quelque deux ans, j'eus le plaisir d'être l'hôte des propriétaires actuels de Kercabin. L'un deux, esprit très cultivé, réalise pleinement le type, aujourd'hui malheureusement trop rare, du gentleman farmer bas-breton. Il dirige en personne l'exploitation de ses terres et engrange lui-même ses gerbes. Il mène la vie rude et simple de son nombreux domestique. Il se rend aux champs avec les journaliers, guide et surveille leurs travaux, parle volontiers leur langue, et ne dédaigne pas de s'asseoir au milieu d'eux, devant l'âtre énorme de la cuisine, quand viennent les longues soirées d'hiver, mères des longues causeries.
—Çà, lui demandai-je un jour, est-il encore bruit dans la contrée du fameux «cheval de Margéot»?
—Interrogez mes gens. Vous n'en trouverez pas un qui ne vous affirme l'avoir entendu.
C'est, en effet, de quoi je pus me convaincre. Les garçons, les servantes, le petit pâtre furent unanimes dans leurs réponses. Voilà: on est tranquillement à se chauffer au coin du feu, ou bien on vient de s'étendre au lit, quand tout à coup, dans la nuit sonore, au loin, retentit le galop effréné d'un cheval. Dip-a-drap! Dip-a-drap! Dip-a-drap! Cela fait un train d'enfer. A mesure que le fracas se rapproche, on perçoit le sifflement des coups de cravache cinglant éperdument la bête. Le cavalier nocturne ne cesse d'exciter sa monture que lorsqu'il est arrivé à Kercabin. Dans la cour, il fait halte. On l'entend qui met pied à terre, tandis que le cheval halète avec force. Se trouve-t-il dans le personnel de la ferme quelque domestique gagé récemment ou qu'on a oublié de mettre sur ses gardes, il ne manque jamais de se lever. «C'est apparemment un hôte inattendu», se dit-il, et il s'empresse, pour aller débrider la bête et lui faire place à l'écurie. Grande est sa surprise, en constatant que la cour est déserte, qu'il n'y a là ni cheval ni cavalier. Lorsque le lendemain il raconte la chose, ce sont les autres qui s'étonnent de son étonnement.
—Ah! vous ne saviez donc pas! mais c'est le cheval de Margéot!…
III
Margéot, «Tonton Margéot» comme l'appelait mon grand-père, était une espèce de géant à tête carrée, avec un cou de taureau et des muscles d'athlète. On citait de lui des exploits incroyables. Par exemple il renversait un bœuf sur le dos en l'empoignant par les deux cornes. D'un coup de pied, il défonçait un fût plein jusqu'à la bonde. Ayant manqué un lièvre à la chasse, il en conclut que sa pierre à fusil était mauvaise et l'écrasa entre ses doigts comme une noisette. Bref, c'était une brute superbement douée et qui eût figuré avec honneur parmi les héros d'Homère. Ses colères étaient épouvantables. Et la moindre contrariété le mettait hors de lui. Sa face alors devenait pourpre, et ses veines gonflées ressemblaient à ces grosses racines qui se tordent dans nos chemins creux. Il ne connaissait en fait de loi que celle de ses appétits et de ses convoitises. De la morale commune il ignorait le premier mot. Adolescent, on voulait faire de lui un prêtre. Il prit des mains de sa mère l'argent destiné à payer les frais d'étude, se rendit à Tréguier où était le collège, y passa une nuit à boire avec des matelots du port, apprit d'eux un certain nombre de refrains obscènes, et rentra chez lui le lendemain en disant qu'il n'avait pas besoin de s'instruire davantage et qu'il en savait désormais assez.
—C'est bien, mon garçon, grogna le père Margéot, tu tâteras donc de la charrue!
Il en tâta, en effet. C'est-à-dire qu'il détela le meilleur des chevaux de labour, l'enfourcha prestement et s'en alla au diable quérir fortune. C'était le temps des premières fusillades entre Blancs et Bleus. La dure discipline des troupes républicaines ne pouvait convenir à Margéot le fils. Il essayera de la chouannerie. Mais un freluquet de royaliste l'ayant un jour réprimandé pour avoir fait rôtir un poulet, dans l'église de Coatascorn, avec des copeaux empruntés à une statue en bois de saint Fiacre, Margéot souffla sur le petit royaliste qui s'évanouit, et, dégoûté du commerce des chouans, il se mit à guerroyer pour son propre compte, tout seul d'abord, puis à la tête d'une bande de pillards qui sollicitèrent l'honneur de «travailler» sous ses ordres.
La pacification de la Bretagne le rendit à la vie privée. Il vint s'établir en son manoir de Kercabin qu'il avait acheté au rabais, parce qu'il avait pu le payer en beaux écus sonnants. Il y installa près de lui ceux de ses routiers qui s'étaient distingués par leur audace et surtout par une complète absence de scrupules. Kercabin devint de la sorte une colonie de brigands. Sans doute, le temps était passé des grandes razzias où, dans une semaine, on pouvait rançonner tout un canton. Mais Margéot avait un génie souple qui se pliait aisément à la nécessité de combinaisons nouvelles. Il transforma Kercabin en un coupe-gorge. Le lieu s'y prêtait. Pas d'habitation dans le voisinage; l'avenue, immense, solitaire avec des arbres aux frondaisons gigantesques qui y entretenaient une perpétuelle nuit, la route enfin toute proche et fréquentée à toute heure par les voyageurs qui de Lannion, de Bégard ou de Guingamp, se dirigeaient sur Pontrieux. Tous, désormais, durent payer péage au maître de Kercabin ou à ses associés. On leur prit la bourse toujours, et quelquefois la vie par-dessus le marché.