—Conduis-moi cet imbécile au lit et badigeonne-le des pieds à la tête avec tes onguents de sorcière.
Tandis que Nannik emmenait le blessé par une porte, Margéot sortait par l'autre, une lanterne sourde à la main. Il suivit l'avenue, courbé en deux, les yeux fixés à terre, promenant la lumière de son fanal à droite et à gauche, inspectant les herbes fraîchement foulées et où des taches rouges se montraient çà et là. Il marcha ainsi jusqu'à la barrière qui s'ouvrait sur le grand chemin. Là, il se redressa et se mit à siffloter un vieux air breton aux finales mélancoliques. De loin, on eût dit quelque petit pâtre inoffensif sifflant ses bêtes; c'était le terrible Margéot qui sifflait ses bandits. Il se fit un bruit de branches froissées, puis de respirations haletantes. Des formes noires s'approchèrent en rampant sur le ventre avec mille précautions.
—Il faut rentrer, dit Margéot. Nous avons à causer.
Un quart d'heure plus tard, tout le monde était réuni dans la grande salle du manoir; le chef seul était assis; les autres se tenaient debout, les mains derrière le dos ou les bras croisés sur la poitrine, en silence. Margéot commença:
—Voici de quoi il retourne. Cet animal de Kadô-Vraz s'est laissé saigner comme un simple porc par un marchand de cochons. A l'heure qu'il est, le marchand de cochons qui a gagné Pontrieux a sans doute déjà porté plainte. Il faut nous attendre à une visite des enfants de Marie Robin (des gendarmes). C'est d'autant plus désagréable que Kadô-Vraz a eu soin de semer son sang tout le long de l'avenue; on va faire une descente de justice à Kercabin. Si j'étais soupçonné, moi, vous tous, vous seriez perdus. Il faut à tout prix, dans notre commun intérêt, que je sorte indemne de ce mauvais pas. Je pense du moins que c'est votre avis?
—Certes! s'écrièrent les hommes.
—Clerc Chevanton, reprit Margéot, en interpellant l'un d'eux, toi qui as une superbe écriture de tabellion, sieds-toi à mon côté. Voici papier, plume et encre. Écris.
Les bandits se penchèrent en avant, tendirent l'oreille pour mieux écouter.
Margéot dicta:
«Au citoyen procureur, à Guingamp.
«Citoyen-magistrat,
«Ce jourd'hui, 15 floréal an IX, le nommé Kadô Vraz s'est présenté sur les dix heures de nuit en ma maison de Kercabin. Il m'a dit avoir eu en route une vive altercation avec un passant. De quoi faisaient foi les blessures multiples qu'il avait tant à la tête que dans le reste du corps. Je l'ai hébergé, ainsi que me le commandait l'humanité, sans lui demander aucune explication autre que celle qu'il jugeait à propos de me donner. Au coup de minuit ma servante m'est venue annoncer qu'il avait rendu l'âme. J'ai cru qu'il était de mon devoir de t'informer immédiatement de ce fait; j'attendrai tes ordres, avant de procéder à l'inhumation.
«Citoyen-magistrat, je t'envoie mon salut fraternel.
«Margéot.»