—Quant à moi, dit-il, je ne veux que la faveur de m'étendre à vos pieds.

Il s'assit, en effet, sur la pierre du foyer, mais la figure tendue en avant jusqu'à frôler celle de la jeune fille. La Charlézenn sentait sur sa joue l'haleine forte et chaude du fils aîné de Keranglaz. Sans qu'elle sût pourquoi, elle avait peur de cet homme. C'était cependant un beau gars, dans tout l'épanouissement de la jeunesse.

«Qu'est ce que j'ai donc? se demandait-elle: je tremble comme si j'étais malade de la mauvaise fièvre.» Le Keranglaz s'était mis à parler, à parler très vite; mais elle n'entendait que le bruit des mots: cela était doux comme une musique; elle s'efforçait d'en comprendre le sens, elle n'y parvenait pas. Sa tête était pleine d'un bourdonnement confus. De plus il lui semblait que des milliers et des milliers de petites bêtes invisibles lui grimpaient tout le long du corps. Elle eût voulu les secouer d'elle, et ne le pouvait. Elle était comme dans ces rêves où l'on cherche à courir et où l'on a les jambes empêtrées dans on ne sait quel obstacle. Un charme était sur elle.

Tout à coup elle poussa un cri, un cri sauvage, un hurlement de bête blessée.

Penchée sur elle, Goulvenn de Keranglaz, les yeux luisants et fixes, les veines gonflées à se rompre, tâchait de l'étreindre à bras le corps.

Elle rejeta la tête en arrière, se raidit d'un mouvement désespéré. Machinalement elle se rappela le couteau de chasse que cet homme portait à la ceinture, du côté gauche. Elle tâta, trouva la poignée, brandit l'arme et la plongea dans le dos du Keranglaz, avec une telle force qu'il s'abattit à terre, comme un bœuf assommé.

Éperdue, affolée, elle s'élança dans la nuit. Et toute la nuit elle galopa devant elle, à travers bois, geignant et bramant, telle qu'une génisse qu'on a oubliée dans les prairies, et qui bondit, et qui meugle lamentablement sans que son troupeau lui réponde.

III

C'était au crépuscule d'aube, dans le sentier de la falaise qui longeait la Lieue-de-Grève, entre Saint-Michel et Plestin, là où serpente aujourd'hui la route en corniche qui mène de Lannion à Morlaix. Les trois Rannou s'en revenaient vers Saint Michel qui était ville à cette époque. C'était une trinité redoutée que celle de ces Rannou. L'aîné s'appelait Kaour, le cadet Kirek, et le plus jeune Guennolé. Ils portaient, on le voit, des noms de saints vénérés, mais tous trois étaient des hommes du diable. Du moins le prétendait-on, dans le pays. Mais en Basse-Bretagne, comme ailleurs, les gens valent souvent mieux que leur légende. Les Rannou passaient en tout cas pour de mauvais sujets. Aucun d'eux n'avait de métier déterminé. Ils vivaient en dehors de la loi commune. Le bailli de la mouvance de Keranglaz les eût volontiers pendus à ses potences féodales. Mais il eût d'abord fallu les appréhender. Ce n'était pas chose facile. Le bailli n'osait en courir le risque, quoiqu'il eût à sa dévotion une cinquantaine d'hommes d'armes. Qu'étaient-ce que cinquante hommes auprès des trois Rannou! En attendant de pendre ces chenapans, le bailli était le premier à leur payer rançon. Dès qu'il avait à faire voyage dans la région, il avait soin de leur demander, moyennant finance, un sauf-conduit. Les Rannou touchaient ainsi des rentes assurées auxquelles venaient se joindre quelques menus profits prélevés sur les seigneurs de passage dans les alentours de la Lieue-de-Grève. Car ils n'aimaient à pêcher que le gros poisson. Ils étaient très doux avec le petit peuple.

…—Voyez donc! dit Kaour à ses frères, comme ils arrivaient au pied du Roc'h-Kerlèz.