—Pardieu! s'écria Clerc Chevanton qui comprenait vite, tu veux faire de nous des «fraudeurs». C'est une belle idée, ma foi. Vive «la fraude»!
—Est-ce aussi votre sentiment? demanda Margéot aux trois autres. Qu'en dis-tu, Gohéter-Coz?
Gohéter-Coz ne semblait pas très enthousiaste de la proposition. Il souleva des objections grincheuses. Métier pour métier, pourquoi ne s'en tenir point à celui qu'on exerçait depuis si longtemps et qui ne portait malheur qu'aux imbéciles, comme Kadô-Vraz? A son âge, c'était dur de recommencer sa vie. Puis, quels avantages y trouverait-on? Au lieu de guetter le voyageur, en fumant la pipe, tranquillement allongé, comme un cantonnier qui se repose, dans l'herbe ou les feuilles sèches, il faudrait grelotter le long des grèves, s'étendre sur la dure dans les roches mouillées, se crever l'œil à épier une voile qui souvent se ferait attendre plusieurs nuits, attraper le mal froid (les rhumatismes), s'en revenir à moitié perclus, et tout cela pour quelques brasses de dentelles, pour quelques paquets de tabac!!! En vérité, était-ce la peine?
Margéot le laissa dire jusqu'au bout. Quand le vieux eut fini de bougonner:
—Gohéter, prononça le maître de Kercabin, avec toute ton expérience grisonnante, tu n'es qu'une bête.
Il entra alors dans les détails de son plan, développant point par point les notes jetées sur le petit papier crasseux.
Premièrement, il s'entendrait avec les corsaires de Paimpol qui faisaient les voyages de Jersey et de la Grande-Ile (de l'Angleterre).
Secondement, les marchandises seraient débarquées à l'île Verte, à l'embouchure du Trieux. Des bateaux de Loguivy et de Lanmodez les transporteraient, de nuit, en rasant la côte le long des landes pierreuses et désertes de Plourivo et de Quemper-Guézennek, au souterrain qui, partant du château de la Roche-Jagu, venait déboucher sur la rivière.
Les habitants de ce château transformé en simple ferme étaient pauvres et besogneux. Ils ne demanderaient pas mieux que de participer aux bénéfices de l'association. A l'aube, les charrettes pleines quitteraient la cour du manoir et se dirigeraient sur Kercabin, l'entrepôt central. Les douaniers n'y verraient que du feu. Comment suspecter de paisibles tombereaux qui paraissent chargés de betteraves, de patates ou de blé, et qui cheminent au pas de leur attelage, conduits par un brave homme de paysan, à mine bonasse, le fouet à la main et la pipe aux dents?
—Car tu pourras fumer ta pipe, Gohéter-Coz, conclut Margéot, si toutefois tu consens à être ce conducteur. Ne sera-ce pas plaisir pour toi, vieux flâneur de grandes routes, de t'en aller ainsi au joli petit soleil du matin, criant hue! à tes bonnes juments, écoutant siffler les merles dans les haies, et «bonjourant» d'un air cordial messieurs les gabelous?