Ce pirate de Margéot avait le génie de l'organisation. Deux mois lui avaient suffi pour créer et mettre en branle tous les rouages de cette singulière entreprise. Trois goëlettes paimpolaises, affrétées par lui, sillonnaient pour son compte la Manche et même la mer du Nord. De temps en temps il en venait une mouiller dans les eaux du Trieux, à l'entrée de la rivière, jouxte l'île Verte. Là, dans les ruines d'un ancien couvent, Pipi Luc attendait. Un canot abordait à l'île, y débarquait de lourds ballots. A la tombée de la nuit, Pipi Luc grimpait sur une roche et y allumait un feu de brande. Les douaniers de la côte disaient en se moquant: «Allons! voilà l'ermite d'Enez Glaz[9] qui fait cuire ses patates en plein vent.» Pipi Luc n'était plus connu que sous ce nom. Il avait pris à tâche de le justifier, ne se montrant jamais que vêtu d'un froc de moine qu'un chapelet à gros grains serrait à la ceinture. Il avait là-dessous d'humbles airs confits, à tromper le Pape en personne. On eût difficilement trouvé une tête d'une niaiserie plus béate. Aussi commençait-on à lui faire dans le voisinage, à Lanmodez, à Pleubian, à Ploubazlanec, une réputation de sainteté. Vous pensez si Clerc Chevanton et lui s'en donnaient des gorges chaudes, à chacune de leurs rencontres. Or, dès que Clerc Chevanton voyait luire le feu de Pipi Luc, il accourait, dans une de ces fines embarcations de Loguivy qui semblent raser l'eau comme des mouettes. Quatre gars robustes maniaient les avirons, car on voguait à la rame, sans jamais hisser la voile qui eût éveillé l'attention des gabelous. A l'île, on cassait le cou à quelques litres de rhum, pur Jamaïque, tout en procédant au chargement; puis, avec la marée montante, on mettait le cap sur La Roche-Jagu, où l'on arrivait toujours avant l'aube. Ce repaire féodal avait été aménagé en véritable dock. Fanch-Ann-Tign, qui en était le directeur, s'acquittait consciencieusement de sa fonction. Le fermier et ses fils remplissaient l'office de débardeurs. Au point du jour, par les routes détournées, à travers les landes de Botloï et les mezou[10] qui dominent Pontrieux, on entendait claquer le fouet de Gohéter-Coz. Le vieux chenapan était devenu un parfait charretier. C'était plaisir de le voir cheminer à côté de son attelage, causant avec ses bêtes, comme un personnage d'églogue rustique.
[9] Ile Verte.
[10] Hauts plateaux livrés à la culture.
Tout allait pour le mieux. Les bénéfices étaient énormes. A chaque fin de mois, Margéot, homme probe, en faisait la répartition au prorata des services.
Une prospérité jusque-là inconnue, se répandait dans la contrée. Le seigneur de Kercabin, de jour en jour plus riche, se montrait aussi de plus en plus libéral. Sa gloire éclipsait déjà celle de ses légendaires devanciers. Il vivait en nabab breton, faisait à tous les pauvres qui se présentaient à sa porte des largesses quasi royales, dotait les jeunes filles, tenait table ouverte, y réunissait les débris de tous les partis et de tous les régimes, renippait avec une délicatesse de gentilhomme d'anciens émigrés nécessiteux, hébergeait pendant des semaines entières des jacobins hirsutes, invitait à ses chasses toute l'administration impériale du département, faisait restaurer à ses frais la si jolie chapelle de Belle-Église et construire pour le recteur de Plouëc un magnifique presbytère, se créait, en un mot, la plus extravagante des popularités.
Le préfet avait sollicité pour lui la croix. Le peuple le bénissait. Qui sait? il allait être élu membre du Corps législatif, sans doute. L'Empereur, «qui se connaissait en hommes», l'eût promptement distingué, l'eût attaché à sa fortune. Ce bandit bas-breton ne pouvait manquer de plaire par le côté pittoresque et quelque peu condottière au grand capitaine Napoléon, le seul capitaine de son temps qui lui inspirât du respect, le seul chef sous lequel il eût volontiers accepté de servir. L'avenir de Margéot s'annonçait plein de promesses. Les extraordinaires prédictions des tireuses de cartes qui s'arrêtaient parfois à Kercabin semblaient près de se réaliser.
Brusquement, tout s'effondra.
Ne fallait-il pas que la morale se vengeât de ce soudard qui l'avait si souvent et si brutalement souffletée?
Saluons-la. La voici qui entre en scène sous l'habit vert, l'honnête habit d'un gabelou.