—Pourquoi,—lui disait-il,—as-tu cette crainte de l’avenir?

—Parce que je suis heureuse à présent!—répondit-elle.—Avant, je ne pensais à rien ... C’est l’habitude qui me manque ...

—Tu es heureuse?

—Mais oui!... Tu ne t’en es pas aperçu? Méchant! Je suis heureuse avec toi. Seulement, d’être heureuse, c’est une chose dont il ne faut pas parler: chut!...

Elle posa sur sa bouche son doigt et prit un air mystérieux. Elle fut la première, cependant, à rompre le silence qu’elle avait ordonné. Ses yeux se firent tendres et doux; elle dit:

—Seulement, tu ne m’aimes pas assez. Pourquoi ne m’aimes-tu pas davantage? Ce n’est pas très gentil!

Siméon n’osait pas lui répondre. Elle bouda ... Siméon réfléchit qu’il était vieux, qu’il avait gaspillé toute sa vie en pure perte: il s’affligea de n’avoir pas été plus économe de sa vie. Marie Galande, à son bras, se faisait traîner comme les enfants las d’une promenade ... Siméon voulut qu’elle s’intéressât à la fête qui, autour d’eux, s’exaspérait. Elle s’y refusa; elle s’abandonnait à sa langueur. «Les chevaux de bois?...» Elle se fâcha:

—Je ne suis pas une petite fille! Tu te trompes, si tu crois que je suis une petite fille! Tu es méchant!...

La journée tournait mal. Siméon détesta la frénésie de ces musiques endiablées qui, depuis deux heures, le torturaient: il lui sembla qu’elles chantaient le désespoir de vivre. La foule, augmentée, remuante, acharnée à ce plaisir vulgaire, lui parut célébrer le rite d’une ignoble religion, toute de folie et de vacarme. Le soleil tombait d’aplomb sur les innombrables têtes et y cuisait de la démence.

—Allons-nous-en!—dit Marie Galande.—J’en ai assez, de tout ce bruit. Et toi?...