Siméon, dérangé de son repos, consacrait à l’allumage de ses lanternes ces minutes sacrifiées et, d’ailleurs, se montrait cordial. Il suivait les récits du vieux avec complaisance. Il les approuvait. Le vieux lui tapait sur le ventre, et Siméon plaçait son mot, son mot d’argot, dans ce hideux bavardage. Même, il renchérissait. Et Picrate en était surpris. Il ne savait pas si le Siméon qu’il avait présentement sous les yeux était le vrai Siméon, ou bien si l’autre, l’érudit, le philologue, était réel; mais il ne concevait pas que ces deux Siméon pussent coexister et faire bon ménage ... Par moments, le visage de Siméon reprenait son air sérieux et pensif, et puis, soudain, rigolait: Picrate se désolait, dans l’incertitude. Il souffrait aussi de constater que Siméon l’avait si prestement lâché, tout à l’heure, et maintenant s’attardait avec ce camarade imbécile.

Un client se présenta pour le fiacre de Siméon, dit une adresse. Siméon ferma la portière, grimpa sur son siège, assembla les guides. Picrate le regardait avec chagrin qui s’en allait, sans faire attention à lui, qui le laissait au pied de son mur, petit homme ridicule et négligeable surtout.

En fouettant son cheval pour démarrer, Siméon fit à Picrate un signe de tête, gentiment, et dit:

—Au plaisir, Picrate!

Picrate fut si troublé qu’il ne sut répondre ...

...Par la suite, ils se retrouvèrent, ici ou là, au hasard des courses que Siméon faisait. Et Siméon ne manquait pas de descendre de son siège pour serrer la main de Picrate, lui demander de ses nouvelles et l’interroger sur le résultat de ses affaires. Picrate eût souhaité causer longtemps à cœur ouvert, s’épancher. Siméon, dès que la causerie allait s’épanouir, devenait soudain moins chaleureux. Picrate s’en affligea d’abord et bientôt espéra comprendre que Siméon l’étudiait en vue d’une amitié véritable. Donc il se surveilla, mais alors parut guindé, prétentieux, et s’affligea d’être timide.

Un jour, Siméon l’aperçut à la porte de Saint-Germain-l’Auxerrois, en dispute avec des mendiants. Chacun de ces pauvres diables avait sa place attitrée, qui à la grille, qui sur les marches, qui auprès d’un pilier. Or, Picrate s’était octroyé la place d’une vieille bossue, qu’on appelait la «mère Millions», à cause d’un réel petit avoir qu’elle accumulait depuis des années, patiemment. Les autres la respectaient, en vertu de ce sortilège qu’exerce toujours la fortune. L’impertinence de Picrate indigna. Peu s’en fallut qu’on ne lui fit un mauvais parti; mais on devait, en présence des paroissiens dont on sollicitait la générosité, garder l’attitude confite et geignarde des miséreux. La vieille n’entendait pas qu’un intrus la dépossédât de son fief: elle fit rage, menaça Picrate de ses pieds, l’insulta. Picrate retroussa ses manches. Elle se sauva vers le refuge, ouvert à tous, de l’église. Il la poursuivit, il l’attrapa, la saisit par sa robe et fut ainsi traîné par elle dans l’église. Il y eut du scandale. Un suisse expulsa le sacrilège; Picrate, dehors, lui secoua sa hallebarde. Un sergent de ville survint qui emmena Picrate au poste, en dépit de ses protestations. Picrate l’aurait, d’ailleurs, traité comme les autres, s’il n’avait vu, tout à coup, Siméon, qui stationnait là, le regarder avec son grand air souverain. Il s’abandonna, fila doux.

Une semonce du commissaire fut le seul châtiment qu’il reçut de la police. Que lui importait, du reste? La grosse affaire était pour lui qu’il avait encouru le mépris de Siméon, qu’il n’oserait plus prétendre à l’amitié de Siméon, qu’il n’oserait plus, s’il le rencontrait, lever les yeux vers lui.

Cependant il le rencontra. Siméon s’approcha, la mine enjouée, et dit à Picrate qui rougissait: