—A propos, Picrate, quelles sont tes opinions politiques?

Picrate hésita d’abord à répondre, tant il avait honte de lui-même en face de Siméon. Puis la joie de constater que Siméon s’intéressait à sa notion de l’État fut telle qu’il ne se put contenir: et il proclama fièrement:

—Je suis socialiste!

—Ça ne m’étonne pas,—dit Siméon, qui souriait.

Ce sourire troubla Picrate. Embarrassé, il risqua:

—Et vous?

—Oh! moi, je ne suis pas socialiste, vois-tu, étant dénué d’optimisme et de naïveté ...

Siméon, qu’une dame hélait, partit. Picrate dut se contenter de cette phrase mystérieuse et par trop concise, qu’un petit commentaire eût éclairée utilement.

De ses rapides entrevues avec Siméon qu’un hasard fâcheux venait toujours interrompre, Picrate conservait ainsi des lambeaux de discours, des maximes, des réflexions, hélas! incomplètes. Ces fragments lui étaient, certes, précieux. Il y rêvait; il regrettait leur brièveté ... Quelques-uns exprimaient une idée entière: Picrate aimait à se les répéter ... Oui, Siméon, un soir, lui avait dit: «Tu t’irrites de tout, Picrate, comme si une chance délicieuse t’avait induit à croire au bonheur. Cela est ridicule, dans ton cas! Songes-y ...» Picrate y avait songé, et, raisonnant avec lui-même, il s’était rendu à cet argument. Mais, dans la pratique, il agissait selon son caractère, qui était irascible à l’excès ... Une autre fois, Siméon lui avait dit: «Les femmes jolies prennent, en général, pour amie assidue une femme sans beauté, afin de paraître encore plus jolies et de se figurer qu’elles le sont. Ainsi les gens heureux,—ou, du moins, assez heureux,—ont intérêt à savoir qu’il y a des gens malheureux. Toi, au contraire, Picrate, tu ne peux rien gagner à toujours comparer ton sort et le bonheur ...» Picrate, en effet, s’aperçut, en réfléchissant à lui-même, que le bonheur était sa préoccupation perpétuelle. Il s’en étonna, mais vérifia que c’était plus fort que lui ...