Ensuite, sans savoir pourquoi ni comment, il se détourna, mit son chapeau, longea des tombes et des tombes, lut des noms indifférents, examina des couronnes, des fleurs.
Il ne cherchait pas son chemin, ne décidait pas de quitter le cimetière. Il se promenait et oubliait qu’il n’avait plus rien à faire en ce lieu. Cependant sa pensée se calmait. Et les milliers de tombes entrevues évoquèrent en elle une idée prodigieuse de l’universelle mort: une idée confuse, indéfinie ... Comme si la pierre et la terre étaient translucides à ses regards, il devina les cadavres innombrables, couchés là, entassés là, pêle-mêle, sans linceuls, nus, scandaleux, et si proches les uns des autres qu’ils formaient un terroir immonde de chair corrompue.
Une odeur de mort lui monta aux narines. Il retint son souffle; il tâcha de respirer le moins possible l’air pestilentiel du charnier. Son dégoût lui donna l’énergie de s’évader. Il pressa le pas et, dans les sentiers étroits, évita de frôler les cyprès, de remuer leurs feuillages touffus où il flairait des nids affreux de miasmes prêts à s’exhaler ...
La mort universelle!... Et il s’étonna de survivre, seul parmi la débâcle commune. Les formes vivantes qu’il apercevait, celles-ci agenouillées, celles-là qui déambulaient en silence, n’était-ce pas des ombres insidieuses, émanées du sol et qui jouaient la comédie d’exister, avant d’être absorbées de nouveau par le sol?...
Dehors, Siméon vit des hommes et des femmes, dont la vérité matérielle le rassura. On s’agitait, on courait ... Mais Siméon soupçonna, sous la parure des vêtements, les horribles germes de la mort, cachés et qui font en secret leur besogne de dissolution. Il ne vit que la mort partout, arrivée à ses fins ou les préparant.
Le lendemain, tandis qu’il songeait à Marie Galande, il évoqua de belles heures dont la lumière l’éblouit. Il se rappela leur premier baiser, ce matin qu’elle avait trop de chagrin, disait-elle, pour qu’on refusât de la câliner, ses cheveux blonds que le soleil éclaire en auréole; ses yeux animés de joie ou alanguis de mélancolie gracieuse; ses lèvres qu’une moue gentille relève et qui bientôt s’abandonnent au rire enfantin:—il se la figura telle qu’il l’avait le plus aimée.
Alors son mauvais cauchemar s’apaisa. Une douceur exquise se mêlait à sa tristesse. Marie Galande lui était si proche, il la sentait si présente, si véritablement là, toute jeune, toute gaie, qu’il lui parlait et qu’il entendait sa voix! C’étaient les dialogues de naguère, mot pour mot recommencés. Mais, s’il changeait quelque chose à ses phrases, Marie Galande, comme déconcertée, se taisait. Il voulut inscrire les propos d’elle qu’il avait conservés intacts en sa mémoire; il les prit sous la dictée du fantôme. Pendant qu’il les enregistrait, le ton, l’accent lui revenaient avec une si intense justesse que l’illusion de la réalité l’enchanta. Seulement, ils furent peu nombreux, les propos de Marie Galande que n’avait point altérés déjà la rouille du temps. Des autres, Siméon ne gardait que des bribes, des sons épars et dont le sens était perdu.
Il se reprocha d’avoir été moins attentif qu’il ne devait, quand Marie Galande vivait ... Ah! savait-il que ces journées délicieuses seraient si vite, une fois pour toutes, finies et ne lui laisseraient bientôt qu’un peu de cendre dans la main?... Hélas! il avait gaspillé son bonheur à en jouir quotidiennement, au lieu de l’épargner comme un avare circonspect! Il se désola d’avoir été prodigue et de rester si pauvre désormais.
Du moins, ce qu’il avait encore, il le défendrait avec une âpreté jalouse. Il décida qu’il veillerait, qu’il écarterait le danger, qu’il entretiendrait dans sa pensée pieuse le délicat souvenir. Marie Galande morte subsisterait ainsi, pourvue par lui d’une réalité spirituelle. L’image était précise, nette.
Il l’examine longuement, afin d’en imprégner sa mémoire. Il l’analyse, l’étudie ... Elle bouge. Et, par instants, elle s’échappe. Il veut la ressaisir. Un jeu de physionomie se substitue à celui qu’il contemplait. Il ne sait lequel choisir. Le plus vif a pour lui le plus d’attrait, mais ne dure pas. Et c’est un va-et-vient perpétuel de figures analogues, non identiques. Oui, ce sont des moments divers du visage de Marie Galande.