...Ils décidèrent de se retrouver, quotidiennement, la journée finie. Leur rendez-vous était aux Batignolles, dans un modeste cabaret. Ils cassaient une croûte dans du café noir et causaient, une petite heure, avant de s’en aller chacun chez soi. On hissait Picrate sur la banquette, avec son chariot; Siméon s’asseyait en face de lui ... Ils n’avaient de famille ni l’un ni l’autre, et leur amitié réciproque leur fut agréable à tous deux.
II
HISTOIRE DE SIMÉON
—Si j’entreprends de te raconter mon histoire, Picrate, ce n’est pas qu’elle me paraisse admirable ni singulière; seulement, il n’y en a pas d’autre que je connaisse mieux.
»Tout est dans tout; il tient beaucoup d’humanité dans une courte vie humaine, même modeste et dépourvue d’extraordinaires accidents. Les annalistes ont tort de n’enregistrer que des batailles, des entrevues de souverains et des conclusions de traités: la destinée d’un pauvre homme est plus significative et poignante ...
»Quoi qu’il en soit, au surplus, d’Alexandre le Grand, de Charlemagne et de Louis XIV, je suis né, voici quarante ans à peu près, dans une petite ville beauceronne, composée d’une cathédrale et de quelques maisons autour. Je ne sais pas de lieu, sur terre, plus excessivement silencieux que celui-là.
»Ailleurs, dans la campagne, on entend des rumeurs confuses, des chants d’oiseaux, des cliquetis de feuilles. La campagne est vivante; on y travaille, elle-même travaille à produire les moissons. Tandis que ma ville natale est morte: elle était morte bien avant que je vinsse au monde. Les gens qui continuent d’y demeurer ne vivent qu’à peine: on les dirait soigneux de ne pas faire de bruit, comme dans une chambre mortuaire.
»Les rues sinueuses, bordées de vieux murs moussus, ont de l’herbe entre leurs pavés. Et il n’y passe guère personne qu’aux jours de marché.