»Tu me diras qu’il n’était pas un philosophe, mais un poète lyrique. Bon! Voici notre Arthur Schopenhauer: il épilogua sur la quadruple racine du principe de raison suffisante.

»C’était un petit homme à favoris, au museau rasé, aux yeux perçants, au nez crochu. Un terrible petit vieux bonhomme! Il disait: «L’essence de tout, c’est la volonté ...» Pourquoi pas? Accordons-lui ça ... Mais prenez garde: volonté, donc désir; et le désir implique un besoin, donc une privation, donc une souffrance.

»Conséquemment, si la volonté est l’essence de tout, la souffrance est au fond de tout. C’est cela même. Tocsins, tocsins; sur la vie et sur le reste, malédiction, malédiction! L’Ecclésiaste et Çakya-Mouni!...

»A cause de cette volonté, nous allons nous jeter à l’eau.

»Mais contre une telle logique Arthur Schopenhauer réagissait, quant à lui. Il avait du goût pour la clarinette, dont il jouait le matin,—tra déri déra!—et pour la bière, dont il buvait des chopes en se régalant de saucisses grillées. Et puis, il trouvait un fameux plaisir à injurier Hegel et ses hegeliens. Certes, il n’en concluait pas moins que la vie est mauvaise, puisque ainsi le voulait sa philosophie. Mais, ayant découvert des divertissements acceptables, provisoirement il vivait et se tenait en belle humeur.

»Je te raconterai, Picrate, une histoire. C’était à Londres, il y a quelques années. Imagine du brouillard jaune qui dégage une odeur fade; des pianos mécaniques s’acharnent et mènent à la diable la valse de la volonté forcenée ... Une jeune fille, une quelconque jeune fille, blonde probablement et adonnée au rêve, lut Schopenhauer, par hasard. Ce lui fut une révélation pathétique. Elle connut que la souffrance est en l’âme de tout, est l’âme de tout et geint dans l’être universel. Oui, de par ce raisonnement que je t’ai dit: volonté, désir, besoin, privation, souffrance!... La petite Anglaise en fut ébaubie et désolée. La logique du philosophe l’avait convaincue tout de suite, et si parfaitement que l’idée ne lui vint même pas de demander à d’autres dialecticiens des arguments contraires: elle ignorait que les dialecticiens ont des logiques de rechange à la disposition d’un chacun ... Et Schopenhauer commentait, de la façon la plus poignante, sa théorie abstraite. A chaque page qu’elle tournait, de ses doigts chauds de fièvre, la petite Anglaise avait trouvé une raison nouvelle d’être sûre que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue.

»Elle en conçut un vif chagrin.

»Elle était poète, à ses heures; et le pessimisme se prête excellemment au langage rythmé. Elle composa des poèmes, déchirants et subtils, où elle reprenait pour son compte la pensée schopenhauerienne. Elle la développa et la paraphrasa et l’illustra de métaphores émouvantes.

»Quand elle eut assez de poèmes pour en faire un volume, elle choisit un imprimeur et lui confia son manuscrit. Elle en corrigea les épreuves avec un soin vigilant. Elle voulut qu’au frontispice une vignette fût gravée, qui représentait le coin d’une rue londonienne, d’une rue déserte et triste, nue, avec un bec de gaz pour tout ornement. Et ce coin de rue lui plaisait, pour sa grande détresse.

»Le matin du jour où parut le recueil de ces mélancoliques poèmes, la petite Anglaise se pendit au bec de gaz qui était le seul ornement de ce coin de rue dont la vignette parait le frontispice du livre. Elle attestait ainsi qu’elle avait pris au sérieux la dialectique de son maître.