»Des réalités? Donc, à nous la méthode expérimentale! Un philosophe anglais a écrit: «J’affirme que présentement, et à toute heure du jour,—du jour et de la nuit,—tous les hommes sont absolument heureux!...»

»Tu as bien entendu? Tous les hommes! Après cela, n’essaye pas de t’excepter, sous le prétexte vain que tu serais ce spécial Picrate qu’à vrai dire le philosophe anglais n’a point connu. Tu es homme: du moment que tous les hommes sont heureux, tu es heureux. Il n’y a point à chicaner là-dessus. «Tous les hommes sont absolument heureux.» Un philosophe anglais l’a dit; et les Anglais ont l’esprit positif; nul ne l’ignore. S’il l’a dit, c’est qu’il l’a vérifié.

»Je ne me souviens plus du nom de cet optimiste. S’il t’intéresse, Picrate, je le chercherai ... Ah! le crâne optimiste!... Il m’a toujours séduit, par sa belle intrépidité. D’autres sont timides et se contentent d’affirmer que le bien, somme toute, l’emporte sur le mal. Nous nous méfions de ces statistiques; et, d’ailleurs, il suffit que l’on réserve à l’infortune un petit coin de la réalité pour qu’aussitôt nous nous y logions. Mais «tous les hommes sont absolument heureux». Va-t’en donc répondre à cela!... Ah! le brave cœur de philosophe! Il en faudrait de tels à tous les carrefours. Ils vous débiteraient leurs doctrines comme du quinquina. C’est réconfortant, c’est tonique, ça vous remonte. On irait, le matin, causer avec eux dix minutes. On ferait avec eux ses dix minutes d’optimisme quotidien comme on fait des haltères ou de la gymnastique suédoise. A quelles performances on arriverait bientôt, Picrate, et quels biceps intellectuels on obtiendrait, quelle santé morale!...

»C’est dommage que ces optimistes ne soient pas mieux persuasifs; c’est dommage qu’ils ne récitent que sornettes et propos vains; c’est dommage que l’on ne puisse vanter un peu cette existence, louer un peu cet ici-bas sans dire des bêtises, et voilà tout, qui ne font pas illusion. Grande misère de notre état!... Car toi-même, Picrate, avec ton fort tempérament, tu ne t’y laisses prendre mie ...

»Eh bien! voyons les pessimistes. Si les gaillards nous déprisent la vie un peu congrûment, tôpe là! nous aurons du dégoût pour la vie, le cœur léger ... Oui, nous prendrons le deuil de toute joie et trouverons quelque repos dans la certitude de n’être pas dupes.

»Ciel morne et tendu de livides nuées, glauques marais où la lumière meurt, tocsin:—c’est le décor!...

»Giacomo Leopardi, «sombre amant de la Mort», consacra son génie à démontrer l’infinie vanité de tout. Il mit en vers la doctrine de l’universelle infelicità et prononça de telles paroles de néant, qu’après les avoir lues on est plein d’amertume et d’ennui. Il disait que le monde est un peu de fange. La maladie tourmentait son corps et le déformait; les trente-neuf ans qu’il vécut lui furent un quotidien supplice et son œuvre est un gémissement. Dépourvu de beauté, il n’eut en amour que des déceptions, dont pantelaient son cœur et son orgueil. Sa poésie maudit tout le réel et tout le possible ... Cependant il se laissa vivre et même se soigna pour se prolonger. Dans ses poèmes, s’adressant à soi, il s’écrie: «Désespère donc pour la dernière fois!» Il vivait dans l’attente, comme si les doux Destins lui préparaient peut-être un dédommagement délicieux,—bien qu’il sût et eût établi la nullité d’une telle hypothèse. Mais il n’arrivait point à «désespérer pour la dernière fois» ... Il fallut que la Mort prît les devants, tant se montrait le «sombre amant» peu empressé.

»L’année que Giacomo Leopardi allait mourir, le choléra sévit à Naples. Il en fut singulièrement troublé. Peut-être la peur du fléau a-t-elle hâté sa fin plus que ne put le faire sa philosophie ... Il mourut un soir d’été, à l’heure où flambe le soleil bas. Il avait auprès de lui son ami fidèle, Antonio Ranieri, et la sœur de ce jeune homme, Paolina. Quelques instants avant la crise, il projetait des promenades au Vésuve, des parties de campagne, que sais-je!... Et puis, mourant, il dit à Paolina:

»—Ouvre la fenêtre, fais que je voie encore la lumière!

»Ainsi la doctrine de l’infelicità, ni la souffrance perpétuelle de la chair et de l’esprit n’empêchèrent de vivre Giacomo Leopardi. Les derniers mots de son agonie trahissent l’amour et le regret de la lumière!...