—Puisqu’il faut vivre, Siméon, dis-moi comment vivre! C’est trop de sarcasmes: tu peux bien te rendre compte de ma misère. Tu es un sage, toi. Je te conjure de m’indiquer un moyen de vivre,—toi qui as lu les philosophes!...
Siméon sursauta. Debout, en face de Picrate, il cria, d’une voix sifflante:
—Les philosophes, les philosophes!... Est-ce que nous n’allons pas appeler les philosophes à la rescousse?
Il ricanait et gesticulait. Picrate, sous l’âpre moquerie, sentait sa peau se glacer, comme si quelque bise mauvaise le harcelait. Siméon criait:
—Les philosophes à la rescousse! On les réclame pour organiser l’existence d’un assassin qui n’a point, à proprement parler, de remords, mais qui trouve des difficultés pourtant à juger confortable l’ici-bas. Holà! ceux d’Élée et d’Athènes,—et y compris les délicats sophistes, eux surtout! habiles à démontrer que le noir est blanc comme le blanc est noir;—ceux d’Alexandrie et ceux de Chaldée, rêveurs et prophètes; ceux d’ailleurs: Abélard et ses camarades; n’oublions pas Scot Erigène; n’oublions pas Roger Bacon, vu qu’il a découvert la poudre, notamment, ni cet autre Bacon de Verulam, qui fut un voleur mais un logicien; ni ce Jérémie Bentham qui inventa le calcul des petits bonheurs; ni ces autres qui composèrent des méthodes pour parvenir à la vie agréable; ni les métaphysiciens allemands!...
»Tu es curieux de ces gens, Picrate? Mais, choisis!...
»Il y en a pour tous les goûts. En veux-tu de tristes ou de gais? Il y en a qui te conseillent la joie; il y en a qui préconisent le désespoir. Il y en a qui ne savent pas trop. Ces derniers ont l’inconvénient de vous laisser un peu le bec dans l’eau; mais ils ont aussi l’avantage d’une circonspecte prudence. Qu’en dis-tu?... Rien, rien? Tu fais la moue? Je te comprends: tu veux des dogmatiques; ces essayistes qui tergiversent ne sont pas du tout ce qu’il te faut, puisque tu es à la recherche d’une éthique ...
»Alors? alors?... Décide-toi! Les tristes ou les gais? Nous avons à ta disposition d’aimables drilles pour te prêcher un bon estomac, la belle humeur et tout ce qui s’ensuit. Ils te démontreront, clair comme le jour, que le monde, mon cher, est pour le mieux. Car Dieu est bon: s’il n’était pas bon, qui le serait? Or, c’est Dieu qui a fait le monde: si ce n’était lui, qui serait-ce? Donc, le monde est une merveille, un excellent Dieu l’ayant fait. Quoi de plus évident?... Écoute bien: tu n’as qu’à te laisser vivre, en ce monde parfait; cède aux velléités de ta nature humaine. Elle t’engage à ne te point chagriner. Ah! couronnons de lierre et de violettes nos cheveux et profitons de ce fumet qu’ont les vieux vins, de cette affabilité qu’ont les femmes. Tout cela en vertu d’un syllogisme avantageux autant que péremptoire!
»Mais toi, Picrate, te voici brouillé avec la vie au point que, ces dialectiques, tu les traites légèrement. Je le devine, je le sais. Tu dis: «Avec de la dialectique ingénieuse, que ne prouve-t-on?...» C’est à quoi servent, justement, les dialecticiens. Ils travaillent à installer sur des formules honorables nos prédilections. Que n’utilises-tu ces gens?
»Non, non! Tu refuses. Tu boudes à tes plus chers instincts. C’est une crise. Elle passera: ensuite, tu feras comme les amis. Que diable!... Mais, en attendant, tu repousses les complaisances de la méthode déductive. Tu as le souci des réalités,—et foin des théorèmes: Dieu lui-même ne t’est pas une garantie, et tu écartes les prémisses où il figure avec son imperturbable excellence.