»Le bon philosophe qui t’accompagne ne veut pas que tu t’enrhumes. Il a soin de tes poumons et de tes muqueuses nasales. Et toi, tu geins; toi, tu as peur et tu relèves ton collet.
»Vite, vite, avec les vieux plâtras, le bon philosophe va te rebâtir une maisonnette. Il prend des moellons par-ci, des briques par-là, des poutres ailleurs. Il se dépêche, à cause de ce vent! Il a pitié de toi ... Là: entrez; couchez-vous!... Il te borde dans ton lit; pour t’endormir, il te raconte des dialectiques assommantes. Tu n’as point eu froid, pendant qu’après avoir démoli le philosophe rebâtissait? Il t’apporte un chaud lait de poule.
»Tu es logé!... Tu n’es pas logé magnifiquement. Que veux-tu? Ça vaut toujours mieux que de coucher dehors. Remercie le bon philosophe qui t’héberge comme il peut.
»Ah! Picrate, Picrate, si les philosophes perdaient, un jour, le sentiment de leurs responsabilités sociales, qu’est-ce que deviendraient leurs clients? Si les philosophes n’avaient cure, au monde, que de dire la vérité, qu’est-ce qu’ils diraient? Ils ne diraient rien que de négatif. A quel néant n’arriveraient-ils pas? Un seul d’entre eux suffirait à tout détruire.
»Mais on les a jadis dressés. Ils savent ce qu’il leur en coûterait d’être véridiques imprudemment. Jadis, on a fait des exemples. On vous brûlait, emprisonnait, torturait ces penseurs libres, libertins, abstracteurs de quintessence, gens capables de découvrir,—par mégarde, qui sait?—des parcelles de vérité mal consolante. Des parcelles ou, comme disent les chimistes, des «traces». Il n’en faut pas beaucoup pour que saute la machine considérable et tant fragile de notre petit bonheur. On les a dressés! Et ils mentent;—ils mentent, avec toute la circonspection désirable.
»Le souvenir de Galilée eut, Picrate, plus d’influence sur la philosophie de Descartes que la pure et simple logique.
»Quand on cessa de brûler sur des fagots les métaphysiciens, ils étaient sages, ils avaient pris de bonnes habitudes.
»Emmanuel Kant, bourgeois de Kœnigsberg, a composé une Critique de la Raison pure qui ne dénigre pas seulement les dires de tous les autres philosophes, mais encore dénigre par avance tout ce qu’un philosophe pourra jamais aventurer; bref, il établit, péremptoirement, que la raison n’est bonne à rien. Ensuite, au nom d’une certaine «raison pratique», il affirma tout ce qu’il avait nié, ah! mais, catégoriquement. Il l’affirma, comme cela, sans preuves, sans prétextes, et démontra qu’il y aurait crime et, mieux, contradiction—crime devant la logique!—à le vouloir démontrer un peu. A grands coups de truelle, il restaura, réédifia la bicoque qu’il avait détruite. Logez-vous là. Le veilleur de nuit passe, ululant sa complainte: «Gens de la bicoque, dormez,—tout est calme!...»
»Pour achever cette Critique de la Raison pratique,—laquelle, d’ailleurs, n’est pas du tout une critique, mais un travail de maçon qu’on presse,—il fallait à Emmanuel Kant quelque temps. Intervalle très dangereux, si le lecteur du précédent volume en adopte les conclusions sans deviner qu’on les modifiera bientôt du tout au tout. Emmanuel Kant en eut le frisson. Et c’est pourquoi il adjoignit à la redoutable Critique de la Raison pure un chapitre où, d’avance, il annonce, il résume la réconfortante Raison pratique.