»Il le fallait. Que diable! il le fallait!... Emmanuel Kant s’effraya pour son lecteur. Et même il s’effraya pour lui-même. Tel qu’on le connaît, on se figure mal ce bourgeois de Kœnigsberg signataire, pendant plusieurs mois, d’une œuvre subversive. Il en fût tombé malade. C’était un homme méthodique. En redingote brune et gilet jaune, il sortait quotidiennement à cinq heures du soir, tapant; les autres bourgeois de Kœnigsberg, quand ils le voyaient passer, mettaient leur montre à l’heure. Il n’aimait pas le changement. A la veste d’un jeune homme qui lui faisait de fréquentes visites, un bouton manquait. Emmanuel Kant s’était accoutumé à cette boutonnière oisive. Et il causait avec le jeune homme très volontiers. Or, un jour, le jeune homme fit recoudre le bouton qui manquait à sa veste. Emmanuel Kant, lorsqu’il le revit, s’aperçut de cette nouveauté: il en fut troublé, déconcerté, bafouilla. Il n’était pas un homme de changement; ses manies, je les considère comme un hommage qu’il rendait à ses idées conservatrices. Et je pense qu’il détestait la Critique de la Raison pure; il l’avait écrite malgré lui, sous l’empire de son génie, et tout de suite il la biffa.

»Tiens-tu à Dieu, Picrate?... Autrefois, je le sais, non, tu n’y tenais point. Mais aujourd’hui, dans le grand marasme où tu es, il se pourrait que tu y revinsses: on a vu cela. Consulte sur Dieu les philosophes. Ils vous le disloquent facilement. Sacrilège!... Oh! ne criez pas! Ils appellent Dieu autre chose? ils prêtent ce nom flatteur à des syllogismes, au total des possibilités, à la somme des réalités, à n’importe quoi,—même à rien: oui, à rien, mais à rien superbifié. Hop! et le tour est joué. Qu’est-ce que vous avez à vous plaindre qu’on vous a défait votre Dieu?... Dieu? Le voilà. Sans barbe, à vrai dire: spiritualisé!... méconnaissable!

»Les bons philosophes! moi, j’admire leurs façons respectueuses. Ils casseraient tout, s’ils le voulaient ... Ils le voudraient, si l’on n’avait eu soin de brûler leurs prédécesseurs.

»Un beau jour, il sembla que la morale chancelait sur ses bases. La morale théorique, s’entend: car, pour la vie quotidienne, il y a les codes et les gendarmes. Elle ne chancelait pas seulement sur ses bases; mais on ne lui trouvait plus de bases. Quelle aventure!... Une base, une base au moins, pour la morale, s’il vous plaît! On cherche de tous les côtés: rien! Rien: au ciel, Dieu n’est plus qu’un syllogisme anodin; sur terre, les gouvernements ont reçu des crocs-en-jambes; dans l’homme,—eh! bien, dans l’homme, on remarque de l’égoïsme. Hélas! oui, de l’égoïsme évident: et le reste est bien aléatoire. L’égoïsme, lui, ne l’est pas. C’est juste le contraire de la morale! Qu’importe? La morale sera fondée sur l’égoïsme, puisque l’égoïsme seul est solide. Seulement,—disent les philosophes, et les voici qui s’emploient de tout cœur à exposer cela,—seulement ayez la complaisance d’observer que l’égoïsme «bien entendu» consiste à beaucoup aimer le prochain: sans quoi le prochain ne vous aimera pas, et le prochain vous est indispensable.—Je ferai semblant de l’aimer!—Point! Car il n’est de comédie si réussie que la ficelle ne s’aperçoive: aimez votre prochain réellement, et ... dans votre intérêt, mais aimez-le!

»Cette fois encore, le tour est joué. Picrate, c’est tout le système de ces Anglais que l’on appelle philosophes utilitaristes.

Picrate, pendant que parlait Siméon, crut voir que sa lampe baissait. Il s’approcha, vérifia que le pétrole était épuisé. Il la voulut remplir et d’abord l’éteignit.

Par la fenêtre, le petit jour insidieux apparut. Les carreaux blêmirent et la désolation de l’aube naissante se devina.

Siméon dit:

—Et nous avons encore Nietzsche. A ta place, je m’établirais Uebermensch!...