»Mon père était professeur au collège. Lui, je me le rappelle. Il ne souriait jamais. Il portait une longue redingote noire, une cravate noire et des gants noirs. Gardait-il le deuil de ma mère? Je ne sais; je ne me représente pas qu’il lui eût été possible de s’habiller autrement qu’en noir. La tristesse était dans sa complexion. Entre lui et moi, il n’y eut aucune intimité. Du reste, il ne sortait guère de son cabinet de travail, où je n’avais point accès. A table, il ne m’adressait la parole que pour m’enseigner une bonne tenue et m’avertir si je péchais contre les lois de la civilité. Il le faisait sans rudesse, mollement, comme pour s’acquitter d’un devoir, d’une formalité plutôt. Il s’en était remis à ma grand’mère des soins qu’il me fallait. Il lui témoignait une extrême déférence, cérémonieuse même, et froide.

»Je ne sais pas s’il m’aimait. Je ne le crois pas. Peut-être avais-je le tort de lui trop évoquer le souvenir de sa femme. Pour la mémoire de celle-ci, éprouvait-il de la haine ou du regret?... Quand il est mort, j’avais sept ou huit ans; je ne me suis posé que plus tard ces questions troublantes et qui parfois, ensuite, m’ont angoissé. Le souvenir de la petite Provençale lui était-il, malgré l’amertume, voluptueux? Dans ces heures de solitude qu’il passait enfermé entre les quatre murs de son cabinet, de quelle façon se souvenait-il de ses deux ou trois ans de mariage? Il était rigoureusement pieux. Chaque matin, été comme hiver, avant d’aller au collège, il assistait à la messe. Je le vois encore, agenouillé, ne levant pas la tête de son gros paroissien noir. Avait-il des scrupules de conscience, des remords? Je ne sais pas: je ne sais rien de lui. Son âme m’a toujours été fermée ... Est-ce que je l’aimais?... Non, Picrate, il m’est impossible de croire que je l’aimais.

»Il fut tué à la guerre, étant garde national, par une balle perdue, sans avoir tiré lui-même un seul coup de fusil. On m’a souvent raconté que, le matin de ce jour-là, quand il partit, il avait le pressentiment certain de sa mort. Il nous fit, à grand’mère et à moi, ses adieux avec plus d’émotion que d’habitude. Il dit: «Vous prierez pour moi et pour que mes péchés me soient remis!» Il me souleva dans ses bras de telle manière que mon visage fût à la hauteur du sien; il fixa son regard sur mes veux et, avec une solennité singulière, une assurance dogmatique et didactique, il énonça: «La vie ici-bas est par elle-même absurde et affreuse; elle n’a d’autre sens que d’aboutir à la vie céleste et de la préparer.»

»Trente-deux ans se sont écoulés depuis cette scène rapide. Mais je te certifie, Picrate, que ces paroles me furent dites exactement telles que je te les rapporte. Je ne les ai jamais oubliées; et, quand je les répète ainsi, j’entends la voix sifflante et rèche qui les prononça. Je me rappelle l’intonation, l’accent. Elle ne se sont aucunement déformées dans mon souvenir; elles y demeurent telles que les prononça cet homme qui était mon père, qui allait mourir et qui le savait.

»Quand il eut dit ces mots, mon père continua, quelques secondes, à regarder au fond de mes yeux, comme pour s’assurer que sa pensée s’inscrivait bien dans mon esprit. Puis, sans plus m’embrasser, il me déposa sur le sol, prit son fusil, son képi, vérifia qu’il avait dans ses poches tout ce qu’il lui fallait; il embrassa grand’mère et il partit. Je ne l’ai plus revu.

»Dans quel trouble il me laissa! Je ne comprenais pas la raison de cette emphase inaccoutumée. Grand’mère s’enferma dans sa chambre. Ma bonne me recommanda d’être sage. Je le fus. Tout l’après-midi, la phrase me gêna. Elle me gêna bien souvent, depuis lors ...

»J’étais si péniblement consterné que la mort de mon père n’ajouta presque rien à ma tristesse. On me tint à l’écart des cérémonies funèbres. L’absence de mon père ne modifia pas ma vie journalière: il ne s’y mêlait que si peu! Mais, s’il avait disparu, lui, la phrase restait. Elle me fut une compagne incessante.

»Je n’en ai pas saisi tout de suite la signification. Je ne l’ai que longtemps après analysée, étudiée. Aujourd’hui encore, que j’y ai réfléchi des années durant, une chose m’échappe: je ne sais pas avec une certitude parfaite quel était, au sujet de cette doctrine chrétienne, le sentiment de celui qui l’exprimait ainsi, en termes formels, absolus. Etait-ce chez lui sérénité mystique et piété fervente? Éprouvait-il une consolante douceur à espérer les joies définitives de l’outre-monde? Ou bien n’aboutissait-il qu’avec désespoir à ce mépris violent de l’ici-bas?... Sa voix n’était ni tendre ni féroce ... Nous étions là, pourtant, les yeux dans les yeux, ce père et ce fils, à la minute décisive de nos existences. Il a fait un immense effort pour que communiassent nos deux âmes dans une identique foi: il m’a seulement appris par cœur une formule impersonnelle qu’en effet j’ai, mot pour mot, retenue; son âme m’est restée étrangère ...

»Mais la formule avait, à elle seule, sa valeur et sa vertu redoutable. Elle suffit à me gâter la joie de vivre.