»Sur les murs jaunes et nus des couvents, les moines qui cheminent, en cortège las, lisent de noires inscriptions où le siècle est dénigré péremptoirement. Les trappistes, chaque fois qu’ils se rencontrent, se doivent dire l’un à l’autre: «Frère, il faut mourir!» Ces devises sont appropriées le mieux du monde à l’état qu’ils ont choisi. Elles les réconfortent et les encouragent à persévérer dans leur farouche renoncement. Les règles monastiques composent une discipline forte et minutieuse, dont les détails sont cohérents, dont l’énergie est efficace. Si tu acceptes le principe de la croyance, obéis.

»Mais moi, je n’avais renoncé à rien. Je voulais vivre!...

»Je fus un petit enfant qui voulait vivre et à qui l’on enseignait une formule de mort.

»Si le souvenir de la désolante parole avait pu s’effacer, sache qu’elle m’était à chaque instant renouvelée, sinon en sa teneur même, du moins en son esprit, par la rigoureuse mélancolie de mes journées. C’est ainsi que je m’en imprégnai, qu’elle pénétra jusqu’au fond de moi.

»Il ne me fut pas donné d’être gourmand avec délices, comme je crois que c’est, pour les autres enfants, un bonheur. Une tartine dérobée avait l’inconvénient terrible d’une faute qui aventurait ma destinée éternelle. Aucun plaisir n’était pour moi pur d’inquiétude et de scrupule.

»Ma grand’mère vivait aussi retirée qu’une nonne. Elle consacrait des heures longues à des lectures pieuses, à des prières, auxquelles elle m’associait soir et matin. Je ne les comprenais pas toutes. J’ai mille et mille fois répété que le Verbe était en Dieu, que le Verbe était Dieu, sans trop savoir de quoi il retournait. Et même une confusion se fit, dans ma puérile pensée, entre ce Verbe-là et ces autres—actifs, passifs ou neutres—dont une pédagogie routinière m’enjoignait la conjugaison. Que de fois, assis à ma table de travail, les jambes ballantes, n’ai-je pas médité sur les mystérieux rapports du Verbe qui était Dieu et de tel subjonctif dont m’échappait la qualité divine! Je rongeais le bois de mon porte-plume; avec l’ongle, j’en détachais des brindilles, que je trempais rêveusement dans l’encrier. Cependant j’échafaudais de bizarres théologies, à dérouter un «Ange de l’École».

»Mais je te fais grâce de ces dialectiques déraisonnables.

»Ma grand’mère occupait son loisir à tricoter des bas et des brassières pour les œuvres de charité. La grosse pelote de laine tombait de ses genoux sur le tapis et là sautillait à chaque petit coup que la vieille dame donnait de son aiguille. Il me plaisait de m’acouffler par terre, de tenir entre les mains la pelote épaisse et molle, de rester ainsi longtemps à ne rien faire, à ne guère penser, tandis que bourdonnaient des mouches dans les rideaux des fenêtres et que, sur les chevrotantes lèvres, les Pater et les Ave du rosaire se marmonnaient. Si j’étais sage, ma grand’mère ne semblait pas s’apercevoir de ma présence, tant son esprit demeurait ailleurs, au pays du Verbe, ou peut-être s’assoupissait dans la monotone lenteur des oremus. Nous étions proches à nous toucher; mes doigts se posaient sur le bas de sa jupe: seulement, nos âmes étaient l’une à l’autre tout à fait étrangères, parce que ma petite âme ne pouvait accompagner la sienne aux régions supra-sensibles.

»As-tu remarqué, Picrate, que, dans les tableaux religieux, les personnages, côte à côte, ne se connaissent pas? Ils n’ont pas de gestes mutuels; ils ne se regardent même pas les uns les autres. S’ils sont groupés, c’est en vertu d’un pareil sentiment qui anime chacun d’eux et tous les dirige vers Dieu.