»J’étais donc isolé. Ma petite âme faisait de vains et timides efforts pour aller retrouver, si loin, là-haut, à l’infini où se joignent les parallèles, l’âme de ma grand’mère.

»Quelquefois, excédé de désœuvrement, je poussais un grand soupir. L’orante s’inclinait vers moi et me disait:

»—Qu’est-ce, mon petit?... Joue!

»Alors, comme ravi de la permission, je bondissais, et mon entrain me lançait à de folles gambades. Mais bientôt j’apercevais, fixé sur moi, le regard triste de ma grand’mère. Sans qu’elle fît à mes jeux une objection, je voyais dans ses yeux un amer reproche, une inquiétude douloureuse. Il n’en fallait pas plus pour me rappeler que j’abusais de la vie présente et négligeais mon éternité. Sans doute, aussi, la pauvre femme s’effarait à diagnostiquer en moi les signes d’une allégresse condamnable, oui, de la gaieté maternelle, légère et païenne un peu ...

»Si je persistais dans mon tumulte exubérant, une voix craintive et dolente m’accablait de ces mots:

»—Ne fais pas trop de bruit. Sois un bon petit garçon.

»Toute mon ardeur tombait. Je concevais qu’un bon petit garçon ne joue pas. Je revenais à mon ennui sempiternel. Il me semblait que la plus grande faute et celle qui compromettait le plus dangereusement mon salut consistait à faire du bruit. J’identifiai le silence et la sainteté. Mais le silence m’était insupportable.

»En outre, il me faisait peur; la sainteté aussi. La sainteté, le silence et la mort étaient liés dans ma puérile imagination. Le soir, au fond de mon alcôve, j’évoquais les défunts nombreux de la famille, mon père lugubre, ma mère indistincte, des oncles et des tantes, des aïeux et des aïeules dont je ne savais rien, sinon qu’ils avaient autrefois vécu, dans cette chambre, et qu’il fallait prier pour eux, afin de leur valoir le suprême repos.

»Picrate, la maison de mon enfance était pleine de morts. Il y avait aux murs, le long des glaces, au-dessus des cheminées, leurs portraits, daguerréotypes miroitants où apparaissaient de pauvres visages, et photographies à demi effacées par le temps. Des anecdotes relatives à leur passage ancien sur la terre sanctifiaient chaque meuble. Un petit fauteuil de tapisserie, que j’aimais parce qu’il était bien à ma taille et qu’on nommait «le fauteuil de l’oncle Bernard», un jour me devint odieux, l’oncle Bernard m’ayant troublé, la précédente nuit, en rêve, à l’état de squelette.