»J’étais enfant de chœur; et je dois à l’exercice de ces modestes fonctions quelques-uns des souvenirs qui me sont le plus précieux. J’aimais surtout les messes matinales. Il faut dès l’aurore être debout, s’habiller vite et se laver en hâte. L’eau est froide et vous réveille bien. Dehors, il n’y a personne dans les rues. Les marchands ouvrent à peine leurs boutiques. On sent qu’on se dévoue au service du Seigneur, qu’on est son Éliacin. Cette pensée vous anime: et vous courez, heureux d’être pur et consacré aux divines tâches. Le bedeau vous accueille avec bonhomie à la porte de la cathédrale, plus silencieuse que jamais, vaste et sublime.

»Le lourd battant de cuir feutré faisait, en retombant sur son cadre, un bruit sourd et bientôt perdu dans la déserte immensité des voûtes; et alors le monde extérieur n’existait plus. Le soleil levant, radieux aux vitres multicolores, semblait émané d’elles. La cathédrale était la seule réalité; le reste avait sombré dans le néant, et moi, j’accomplissais une mission d’ange.

»Qu’il m’était doux de revêtir le costume prescrit, la robe rouge, très longue, et le surplis de batiste blanche orné de dentelle! Habillé ainsi, je me croyais plus pur encore et plus digne de Dieu.

»Avec quelle foi sincère et absolue je suivais les péripéties de la messe! Car la messe, Picrate, est, pour le vrai fidèle, un drame terrible et glorieux. Songe à l’émoi sublime de tenir entre ses mains les saintes burettes et de verser dans le calice le vin qui, tout à l’heure, à n’en point douter, sera le sang du Christ.

»Un instant m’emplissait de religieuse épouvante, celui de l’élévation, quand le prêtre, prenant l’hostie qui est le corps authentique du Rédempteur, se tourne vers l’assistance et lui dévoile le mystère incarné. Mais le spectacle est trop prodigieux pour les yeux humains: ils se cachent au creux des paumes, ils s’humilient vers les dalles. Et la solennité de l’acte est si extraordinaire qu’à peine en peut-on supporter l’angoisse. Le silence redouble. Et moi, je secoue la sonnette argentine; et une sorte de terreur me saisit à percevoir ce bruit dont je suis le maître; et je frissonne jusqu’aux moelles, de ce vacarme frénétique par lequel je signale la présence de Dieu.

»Tu me demanderas, Picrate, comment je me figurais Dieu. D’une manière confuse, je l’avoue, et indistincte. Pourquoi ne pas tout dire? J’avais peur de lui plus que je ne l’aimais. Sa rigueur me décontenançait. Je ne doutais pas de son existence; mais si j’eusse, un jour, acquis la certitude qu’il fût mort, et pour ne point ressusciter de longtemps, j’aurais accueilli cette nouvelle avec satisfaction, pourvu que Satan, son adversaire insidieux, disparût aussi. Tandis que j’éprouvais une tendresse infinie pour la Sainte Vierge.

»Elle, je la savais compatissante et miséricordieuse, indulgente aux erreurs que l’on commet sans méchanceté, prête à intercéder toujours en faveur de qui l’implore.

»Au moyen âge, Picrate, ce fut ainsi. Dieu était la justice, et la Vierge la charité. Ces deux principes ne s’accordent guère. Et c’est pourquoi, dans les légendes, la Vierge brouille un peu les décrets de la simple justice. Elle a recours à de fins stratagèmes pour épargner à des larrons les conséquences de leurs méfaits. Elle s’est déguisée en nonne pour remplacer à la chapelle une nonne qu’avait emmenée son galant; elle a substitué des mannequins spécieux à des misérables qu’on allait pendre.

»Elle, je l’aimais de tout mon cœur enfantin. Je l’admirais, et sa belle robe de soie dorée, et son diadème orné de pierreries. Je lui apportais souvent l’hommage d’un petit cierge, dont il me plaisait que s’ajoutât la jaune lueur aux feux des cires plus resplendissantes. Et je récitais à Dieu les prières obligatoires; mais à elle je confiais mes tristesses et mes ennuis, la conjurant d’intervenir et d’arranger tout cela ...