»Mais revenons à Eugène Dufour. Aperçois-tu la vanité de sa généreuse tentative? Le monde, dans son magistral ensemble, est absurde. Et cependant Eugène Dufour détache de ce Tout absurde cet épisode qu’est la vie humaine et ce frêle incident qu’est une existence individuelle. Et il décide de régler, selon les lois de ce qu’il nomme la raison, l’existence d’Eugène Dufour, ton existence à toi, celle de madame Dufour et de tel disciple docile qu’il pourra recruter. Hélas! autant vaudrait distinguer, dans un fleuve, une goutte d’eau et lui conseiller en un langage persuasif de remonter vers sa source, vu que le fleuve, mal dirigé, l’entraîne à des désastres!... C’est au fleuve qu’il faudrait s’adresser. C’est le Cosmos qu’Eugène Dufour devait premièrement réformer. Et, sauf tout le respect que j’ai pour l’intrépide confiance de ton père, mon cher Picrate, vois-tu ce terrible croquis: d’une part, Eugène Dufour, armé de sa raison humaine, et, de l’autre, ce prodigieux imbécile de Cosmos, gigantesque, immense et qui rit bêtement?...


VI

PICRATE PLEURE ET SIMÉON LE CONSOLE

Siméon se tut.

La chaude nuit, claire d’étoiles, palpitait. Par-dessus le talus des fortifications, il la regardait. Il s’amusait à suivre, grâce au repère d’une lointaine cheminée, la montée lente et graduelle de Véga, que le reste de la Lyre accompagne à distance pleine et qui semble entraîner avec elle toute la céleste géométrie. Il laissait s’apaiser en lui le tumulte de son discours. Et il rêvait, heureux de la détente de ses nerfs et du silence de son esprit.

Mais il aperçut Picrate, qui tirait de sa poche un gros mouchoir de coton bleu à carreaux et s’en essuyait les paupières.

—Tu pleures, Picrate?

Picrate ne répondit pas. Il soupira, fit de la tête un signe de dénégation, se mordit la lèvre et pleura encore.