—Ne dissimule pas que tu pleures, Picrate, et ne regrette pas de pleurer. Assure-moi seulement que tes larmes n’ont pas pour origine quelque souffrance personnelle: nulle rage de dents ne t’éprouve, nulle migraine ne t’accable?... Non! je le savais. Ton espoir s’identifie à celui de l’humanité désabusée. Qu’il est grand et qu’il est pathétique! Cher Picrate, enfantin comme l’humanité, on t’a cassé ton beau jouet!... Donne-moi ta main, mon Picrate ...
Mais Picrate secoua, de droite à gauche, son buste large et refusa sa main, sans mot dire. Il écrasa son mouchoir sur ses yeux et parut bouder. Siméon reprit:
—J’admire, Picrate, comme tu as l’esprit religieux. Tu t’irrites contre moi, ainsi que les chrétiens fervents maudissent les exégètes, qui leur découvrent, dans l’Évangile, des interpolations. Au moyen âge et pourvu de quelque autorité en Sorbonne, tu m’aurais fait engeôler et brûler. Moi, je ne t’en aurais pas voulu, car il est naturel que, possédant une croyance, on la défende unguibus et rostro. Si j’en possédais une, tu me verrais fort malcommode à son endroit. Pauvre vieil enfant chimérique, Picrate, j’ai des remords: peut-être ne fallait-il pas te révéler l’irrémissible absurdité du Cosmos. Toi, tu croyais que la raison domine le jeu mouvant des apparences, et tu considérais comme un insignifiant détail, dans l’universelle économie, ta médiocre destinée. Il te plaisait de te fâcher contre toi-même, d’assumer la responsabilité de ton cas et de te dire que l’ordre général n’en était pas troublé. Enfin, tu limitais le désastre ... Et moi, voilà que je surviens, satanique, et que je dévaste le grand ciel de ta raison pure. Je suis un méchant, il est juste que tu m’en veuilles. L’humanité est trop jeune pour qu’on la sèvre. Seules lui sont encore bienfaisantes les bonnes nourrices babillardes, qui lui chantonnent les douces complaintes infinies où les mots reviennent, qui lui sont familiers ... Mais, vois, Picrate, il n’y a rien de changé. Nous sommes ici deux camarades qui ont uni leur infortune et qui, en ce petit cabaret, l’allègent, au moyen de liqueurs presque agréables. Regarde: la vaste nuit d’été rayonne; le clignement des étoiles semble fiévreux d’un beau désir; la voie lactée est une écharpe gracieuse indolemment défaite. La tiédeur de l’air engage à quelque mollesse. N’aimes-tu pas ce paysage?... Et regarde-moi; suis-je si lugubre? Je me réjouis de la belle nuit d’été, comme si les coïncidences auxquelles nous devons son exquise douceur avaient été préméditées depuis longtemps par un obligeant démiurge, ou amenées par un concert de causalités raisonnables, et je la goûte peut-être mieux ainsi, libre d’idées et d’intentions. Un démiurge entre elle et moi m’en gâterait la solitude, et la raison me la profanerait ... Je la préfère hasardeuse et vaine, avec ses étoiles en folie et sa limpidité.
»Si le Cosmos était raisonnable, Picrate, il conviendrait de le vouloir comprendre. Songe à l’effort perpétuel qu’il nous faudrait y dépenser. Combien il est plus avantageux de se dire que tout cela n’a point de sens, et de s’abandonner au charme de l’inutile fantasmagorie!... Je vois que tu ne pleures plus; tu es sage.
»A présent, nous irons, chacun chez soi, nous coucher, parce qu’il est tard. Tu dormiras. Tu as déjà sommeil. Tu oublieras; et demain je veux te trouver souriant. L’affliction, de même que la joie, est un sentiment excessif et dont le caractère absolu me choque: la vie ne comporte pas cela. Pleurer, de même que rire, c’est simplifier par trop. Seul le sourire convient à la diversité des circonstances ... Tu dors, Picrate?...
—Un peu ...
—A la bonne heure!