SUITE DE L’HISTOIRE DE PICRATE

—Je n’ai presque plus envie, Siméon, de te continuer mon histoire. Tu me l’as d’avance dénigrée.

—Que non, Picrate! Tu me désoles par ta promptitude à mal conclure ... Quel motif nouveau de chagrin te connais-tu? Qu’y a-t-il?... Ta vie est ratée; il me semble que c’est un fait sur lequel tu avais déjà des lumières: te voilà, dépourvu de jambes, qui bois une anisette faubourienne en compagnie d’un cocher de fiacre. Ce n’est pas moi, Picrate, qui te révèle la médiocrité d’un pareil sort. J’ai tâché de t’expliquer ton échec,—et de telle façon qu’il n’y eût pas de ta faute le moins du monde. J’ai rendu le Cosmos responsable! S’il est absurde, tu n’y peux rien. La famille Dufour, qui le voulut réformer, assuma un rôle écrasant, mais généreux ... Picrate, tu sors de là grandi. Ta biographie n’est pas diminuée; au contraire! Conçois de l’orgueil, Picrate. Ton ascendance s’employa contre l’absurdité du réel. Que de familles nobles et décorées de noms illustres envieraient de tels états de service!... Vous êtes une lignée de grands rêveurs ...

—Tu crois? Ce ne fut point une manie?

—Une manie sublime!

—Eugène Dufour n’avait pas d’ambition personnelle. Il consacrait son temps et son étude au bien public. Il n’espérait pas voir se réaliser de son vivant le règne universel de la raison: le positivisme distingue, dans l’histoire de l’humanité, des périodes si longues que la patience est de rigueur. Mais il croyait à l’efficacité des moindres causes, en vertu de l’adage: «Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.» Il considérait que les causes de ralentissement, dans la marche du monde, sont innombrables et qu’il importe de multiplier les causes de progrès, afin que celles-ci, les bonnes, l’emportent sur celles-là, les mauvaises. Et il y travaillait constamment. S’il organisa notre vie quotidienne avec la ponctualité que je t’ai dite, c’était surtout afin de constituer une sorte de famille modèle, qui pût servir d’exemple.

»En outre, il comptait sur moi ... Pauvre homme!... Enfant, j’ai donné des signes d’intelligence, Siméon. Mon père me disait: «Tu me continueras, tu seras un bon serviteur de l’humanité. Tu es mieux doué que moi. Tu auras encore l’avantage de l’instruction. Tu étendras beaucoup plus loin que je n’ai pu le faire l’œuvre modeste que j’ai entreprise avec des moyens imparfaits ...» Et il me préparait à cette activité mentale qui devait être si féconde!

»Il ne négligea rien. Ma nourrice, m’ayant chanté, pour m’endormir, je ne sais quel noël flamand, fut chassée, comme capable de m’insinuer avec le lait de fausses idées, du cléricalisme. On n’en trouva pas une autre dont la liberté d’esprit fût avérée: on m’éleva donc au biberon.

—Les Romains—dit Siméon—n’apportaient pas moins de vigilance à la formation de leurs orateurs. Quintilien recommande de ne pas donner à l’enfant une nourrice dont le parler soit provincial ou incorrect ... Eugène Dufour ne s’inquiéta-t-il point de cette vache qui fournit le lait de tes biberons? Depuis que saint François, sur les collines ombriennes, prêcha les animaux, on peut les soupçonner de cléricalisme ...