—On préserva mon enfance des atteintes de la superstition, comme d’autres parents veillent à garder leur fils du danger des épidémies. On fortifiait mon esprit, afin qu’il fût mieux prêt à résister, en cas de contagion. Tout jeune, j’ai appris que l’histoire humaine est la lutte de deux classes d’hommes: les libres penseurs et les prêtres; et que les libres penseurs sont les justes, les prêtres les méchants; et que les prêtres persécutent les libres penseurs, mais qu’ils seront enfin réduits à néant. J’ai appris que Socrate était libre penseur et que des magistrats dévots le condamnèrent à mort. Et pareillement Galilée: e pur si muove me fut raconté maintes fois. Le soir, après notre frugal repas, mon père se plaisait à nous narrer l’édifiante vie de quelque grand homme: un inventeur, un philosophe, un savant. Il choisissait, dans sa bibliothèque modique mais triée, un livre et nous lisait des pages où flambaient les bûchers des inquisiteurs, des tyrans. Il commentait cette lecture, tandis que ma mère, silencieuse, cousait sous la lampe ou taillait l’étoffe d’un costume simple. Et moi, j’écoutais, attentif à ces récits émouvants; je guettais la maudite intervention des prêtres et de leurs séides,—avec sécurité, car jamais ils ne manquaient leur entrée. A mesure qu’approchait ce dénouement, la voix de mon père s’animait, devenait violente, âpre, dure ... La nuit, j’ai bien souvent rêvé que des tortionnaires d’Église m’avaient jeté dans leurs cachots ou me conduisaient au supplice. Je criais que la terre tourne: les bourreaux redoublaient de cruauté. Je hurlais que la terre tourne: et nulle souffrance de ma chair en lambeaux ne m’aurait fait convenir que la terre ne tourne pas ... Cependant, éveillé, je m’interrogeais sur la qualité de ma certitude. Pour rien au monde je n’eusse avoué mon doute: autant me rallier aux prêtres et renier les libres penseurs. Mais j’avais beau raisonner, discuter avec moi-même, il m’était impossible de concevoir que ce grand voyage quotidien par l’espace se fit à mon insu. Si l’on tire la nappe, la lampe tombe; et je restais immobile, sur un pied, durant que la rotation vertigineuse du globe tirait le sol sous mon soulier!... Mon père m’avait expliqué grosso modo le phénomène, au moyen d’une pomme qu’il promenait autour d’une bougie allumée; seulement, mon imagination n’arrivait point à élargir le fruit emblématique jusqu’aux mesures de la terre. Un jour, aux environs de Paris, je remarquai la forme en dos d’âne des routes: tu sais qu’on les bombe pour que l’eau s’écoule à droite et à gauche, dans les ruisseaux. Je crus, un instant, saisir là une preuve évidente que la terre est, en effet, ronde. Je signalai ma découverte à mon père: il me la démolit en un clin d’œil. J’ai beaucoup regretté la perte de cet argument. Il ne me restait pas d’autre ressource que de croire: je crus à la terre ronde et tournante ...
—Comme je crus en l’Évangile, mon Picrate!...
—Oui, mais j’ai fortifié plus tard ma croyance par l’étude; et toi, l’étude t’obligeait à délaisser la tienne!
—Mettons, Picrate, que la terre tourne, puisqu’on le dit, et puisque, si elle ne tourne pas, ce n’est pas notre opinion là-dessus qui la fera tourner ...
—Mais elle tourne!
—Elle tourne, Picrate, et inutilement, puisqu’il n’y a plus d’héroïsme à s’en apercevoir. Ah! qu’il est loin, le temps où la rotation de la terre vous composait une philosophie totale!... Les idées, somme toute, ne valent que par la difficulté de les défendre. C’est le bienfait des tyrans: ils nous procurent le sentiment du subversif. Tu me dis que la terre tourne, et cela m’est égal affreusement. Je regrette l’Inquisition, grâce à qui j’aurais trouvé délicieuse et enivrante la pensée que la terre tourne.
—On t’aurait brûlé, tenaillé, martyrisé ...
—Oui, mais j’aurais crié, comme toi en rêve, que la terre tourne; et alors, que m’eût importé le reste?...
—Siméon, tu préconisais la tolérance ...