—Oui, par lassitude ... Mais continue ton histoire.

—Nous appartenions à un groupe positiviste intitulé «la Raison du VIe». Mon père en était le président. Chaque semaine avaient lieu des réunions familiales et instructives. Des conférences servaient à la commémoration de l’Humanité, des origines obscures jusqu’à notre temps: l’Égypte, la Grèce, Rome, le Moyen Age, l’Ancien Régime, la Révolution, l’Empire, la République ... L’orateur procédait à peu près comme mon père à la maison,—c’était souvent lui l’orateur,—mais avec plus de solennité. Je cède volontiers au charme de l’éloquence: ces beaux discours me ravissaient. Au mois de janvier, nous célébrions l’anniversaire d’Auguste Comte. Cela consistait en une visite à son tombeau du Père-Lachaise, auquel nous apportions une couronne d’immortelles, l’usage ne s’étant pas encore répandu de l’églantine radicale. Le soir, un banquet cordial nous assemblait autour d’une table décente, vers la Porte Maillot. C’était le seul jour de l’année où il me fut loisible de manger au delà de mes strictes nécessités. La discipline, en l’honneur du maître, se relâchait. J’ai conservé un précieux souvenir de hors-d’œuvre, d’anchois surtout, dont le luxe m’émerveillait, de saumons mayonnaise qui firent mes délices. Au dessert, quelques brèves allocutions donnaient une forme oratoire à des idées qui m’étaient familières, telles que la suprématie de la laïcité sur le pouvoir ecclésiastique, la fin prochaine de l’ère «théologique ou fictive», la grandeur d’Auguste Comte et l’insigne médiocrité de ses adversaires ... Ensuite, on chantait. La Marseillaise, d’abord. A cette époque dont je te parle, il ne faut pas oublier que la Marseillaise semblait encore une chose «avancée», capable d’agacer les cléricaux. Nous l’entonnions de grand cœur, accentuant les mesures où «de la tyrannie l’étendard sanglant» est flétri. La Carmagnole et l’Internationale ont aujourd’hui relégué très loin l’hymne de Rouget de l’Isle. Elles ne faisaient point partie de notre répertoire: nous n’étions pas des hommes de désordre ... Après la Marseillaise, nous chantions:

Saint bienheureux dont la divine image...

—Un cantique?...

—Mais non! C’est le choral de la Muette de Portici. Nous le détournions du sens frivole et vulgaire qu’on lui attribue: nous le consacrions à la gloire de Comte ... Quelques chansonnettes, ensuite, folâtres sans grivoiserie, terminaient de la façon la plus aimable ces bonnes journées joyeuses et commémoratives ...

»Il fut décidé que je recevrais une instruction solide, exempte de futilité, complète ou, comme disait mon père, «intégrale». Certes, les programmes classiques étaient loin de répondre au vœu d’Eugène Dufour. Il se chargea de me donner les premiers éléments du français, de l’histoire et du calcul. Mais il fallait, pour aller plus avant, recourir à l’enseignement national, faute de mieux. En tout cas, on me dirigea vers les sciences, afin que mon esprit positif ne fût point altéré par les vanités littéraires. Eugène Dufour méprisait la littérature. Il la considérait comme dangereuse et même un peu perverse. Il disait: «La parole, écrite ou orale, est destinée à l’expression pure et simple des faits réels; et ce qu’on appelle littérature est le déguisement de la vérité.» Il s’emportait contre les fictions des poètes; il les accusait d’avoir répandu, à toute époque, des idées religieuses. Il traitait volontiers Homère de menteur, et il ne voulait pas que son fils fût la dupe de ces fallacieux personnages. Il ne comptait, pour assurer l’avenir de l’humanité, que sur la science.

—Il y a longtemps qu’il est mort?—demanda Siméon.

—Vingt-cinq ans,—répondit Picrate.—J’ai perdu, le même jour, mon père et ma mère: ils furent tués tous les deux en chemin de fer, le train qui les emmenait ayant déraillé. Dix ans plus tard, une locomotive me broyait les jambes. Nous sommes trois victimes des chemins de fer!

—Vous êtes—reprit Siméon—trois déplorables victimes de la science. Comment n’être point ému d’une telle rencontre?... Au temps de ma dévotion, j’aurais expliqué cette double catastrophe comme un châtiment du Ciel, infligé à ses contempteurs. Aujourd’hui encore, il m’est impossible de ne pas voir, dans l’accident où succomba ton père, une sorte de symbole narquois et désolant. Eugène Dufour comptait sur la science et la raison. Sa vie, il l’avait organisée d’une manière scientifique et rationnelle, réglée avec tant de rigoureuse minutie qu’elle devait marcher à la façon d’un chronomètre. Il ne faisait pas un geste qu’il n’eût, de le faire, un juste motif. Pour arriver à cette précision quasi mathématique, il se privait de toute fantaisie, de toute folie: c’est-à-dire qu’il se refusait le principal amusement de vivre. Il fut austère comme un théorème. Il mit en branle une formidable méthode, afin d’expulser de son destin le hasard,—lequel lui semblait une sorte de dieu ou, du moins, de la graine de dieu. Voilà! Et il put croire qu’il avait tout prévu. Seulement, une mouche se posa sur le nez de l’aiguilleur à l’instant même où cet employé allait accomplir son office; ou bien une idée légère, le souvenir d’une petite amie voluptueuse, que sais-je? effleura l’esprit du mécanicien, hors de propos, quand il fallait renverser la vapeur. Et le train dérailla, contrairement à ce qu’on attendait de lui. Et Eugène Dufour fut tué!

»Il n’y a pas de hasard, Picrate: tu bouillonnes de ne point me le démontrer, tandis que je précipite mon discours en monologue ininterrompu. Il n’y a pas de hasard, cela est convenu. Mais l’infinie multiplicité des causes, leur jeu complexe et le méli-mélo de leur efficience embrouillent si bien les conditions de ce qui est que nous pouvons nommer hasard, pour abréger, l’origine des choses.