»Et c’est pourquoi vous m’étonnez, vous autres hommes de science!... As-tu remarqué, Picrate, quand tu étais au collège, ceci? Le professeur de chimie annonce qu’il va faire une expérience. Il a théoriquement établi qu’en vertu de telle et telle loi, d’une application certaine, il faut qu’étant données telles et telles circonstances, tel phénomène se produise: «Voyez plutôt!...» Et il combine ses circonstances; un préparateur zélé le seconde et s’acquitte exactement des formalités prescrites. Il chauffe, électrise, cuisine, dose les bases et les sels. «Regardez, j’introduis dans ce liquide blanc quelques gouttes d’un autre liquide blanc: vous allez voir le mélange se transformer, sous l’action de la chaleur, en un liquide pourpre d’un vif éclat ...» Les crédules élèves ouvrent de grands yeux ... «Voyez!...» Il est vert, merveilleusement vert, comme une eau d’émeraude, comme une perruche fondue!... Toutes les expériences qu’on fait ratent. Oh! plus ou moins; mais toujours un peu. Si bien qu’un illustre savant imagina des règles fort minutieuses pour le calcul des inévitables erreurs que chaque expérimentation comporte. Et il serait bon qu’un autre savant calculât encore les inévitables erreurs qu’entraîne un tel calcul; et ainsi de suite, jusqu’à la consommation des siècles, afin que la pauvre humanité, beaucoup plus tard, le jour où la planète usée sera près de se démolir et de rentrer dans le chaos, approche un peu d’un petit commencement de vérité! Son effort patient mérite cette récompense suprême ...
—Alors, quoi?—dit Picrate,—la «banqueroute de la science»?
—Picrate,—répondit Siméon,—le penseur auquel tu fais allusion présentement eut le tort de combattre un dogmatisme au moyen d’un autre dogmatisme et au profit de ce dernier dogmatisme. Cela manquait de badinage. D’ailleurs, il pouvait se réclamer de Pascal, qui utilise le scepticisme de Montaigne en faveur de la religion;—de Descartes, qui fait semblant de douter pour affirmer ensuite plus librement;—et de Kant lui-même, qui employa la raison pure à tout détruire afin de faire la place nette aux constructions nouvelles qu’il projetait ... Tous ces gens-là sont des démolisseurs provisoires, qui ont des âmes d’architectes et ne rêvent que de bâtir ...
—Mais toi,—reprit Picrate,—tu es un démolisseur acharné, tu ne veux que démolir?
—Oh! moi, Picrate, je ne pratique pas. Je regarde. Il me paraît que les démolisseurs font, en général, un ouvrage assez bon. Ce qu’ils jettent par terre ne tenait plus et menaçait de dégringoler sur les passants. Et puis, si l’on examine les décombres, on s’aperçoit que les matériaux ne valaient rien; on se demande comment l’équilibre durait; on vérifie qu’il serait vain de regretter une si vieille, caduque et laide bâtisse, toute délabrée jusqu’au cœur ... Quant aux architectes, ils m’ont toujours l’air de préparer aux démolisseurs de la besogne.
—De sorte qu’il n’y a plus rien? Tu nies la raison, la science; tu nies tout!...
—Du moins, je n’affirme rien; et c’est presque la même chose, je l’accorde ... On objectait aux sceptiques grecs qu’ils devaient, sous peine de se contredire gravement, n’affirmer point leur scepticisme: ils devaient douter de leur doute, s’ils étaient vraiment soucieux d’éviter toute espèce de dogmatisme. On les taquinait ainsi:—Dire Il me semble ... n’est point assez. Il me paraît qu’il me semble ... recule la difficulté. Je crois qu’il me paraît qu’il me semble ... la recule encore. On ne l’évite pas ... Il y a dans toute pensée qui se formule une tare indélébile.
»Mais les splendides fleurs d’été, qui sont radieuses, qui boivent les flots du soleil et se répandent en parfums, ne commettent aucune erreur; elles bornent leur vie à être, elles évitent l’insanité de connaître.
»Picrate, n’admets-tu pas que la pensée soit une sorte de maladie fâcheuse qui atteint quelques organismes? Quant à moi, j’envisagerais volontiers la conscience comme un accident analogue à la rouille du seigle ou au phylloxéra de la vigne. Elle résulte de la mémoire néfaste. Sans la mémoire, la vie serait une succession d’instants sans lien; l’individualité douloureuse ne réussirait pas à se constituer. Picrate, je t’ai dit un jour—je m’en souviens et, toi, tu l’as sans doute oublié—que la faute originelle, c’était le fait même de vivre. J’entendais: vivre d’une vie individuelle. La faute originelle, c’est la vie consciente de l’individualité que la mémoire crée. Le Tout, lui, est indemne de cette faute; les splendides fleurs d’été, que notre seule méditation détache du Tout, sont indemnes de souffrance et d’erreur. Ah! qui nous guérira de la maladie de penser? La mort, unique rédemptrice!...
—Tu es décourageant, Siméon!