—Crois-tu?... Mais je t’empêche, avec mes bavardages éperdus, d’achever ton récit. Ton père et ta mère sont morts; tu étudies, au lycée, les sciences expérimentales et mathématiques. Tu en es là. Ensuite?
—Eh bien, ensuite, j’ai passé avec succès les examens de l’École centrale. Je suis devenu ingénieur. Que te dirai-je? J’eus le sort commun, deux ou trois ans. Et puis mes jambes me lâchèrent, et ce fut la débâcle. A quoi bon te raconter le détail de mes misères successives?... Siméon, je ne voudrais pas te mentir, et je ne voudrais pas non plus te mettre au courant de plusieurs aventures d’où je sortis, coûte que coûte, fort déconfit. Si tu savais mes torts, tu ne pourrais plus m’estimer, en dépit de ta dédaigneuse indulgence ... J’ai commis de graves erreurs, Siméon ... De déchéance en déchéance, me voici marchand de lacets, d’anneaux brisés, par les rues, presque mendiant ... Quelquefois il me semble que je vais rencontrer Eugène Dufour, qu’il me reconnaîtra! Que veux-tu que je te dise? Je n’ai pas eu de chance. Et puis, les femmes m’ont perdu.
—Les femmes, Picrate?
—Oui, les femmes. Toutes les femmes! Je les désirais toutes; j’en obtenais pas mal ... J’y gaspillai mon temps, mon argent, ma réputation. J’étais un joli homme, et pourvu d’un tempérament vif. En outre, sentimental et jaloux ... Oh! je me suis, avec l’âge, bien assagi. Mes jambes me manquent, tu le conçois ... Et cependant il m’est resté de l’ardeur, malgré les avanies. L’été, les belles femmes dont les robes me frôlent, quand elles marchent portant devant elles la gloire de leur poitrine libre sous l’étoffe légère, m’enivrent, Siméon, me rendent fou; et je suis obligé de serrer mes poings contre le bord de mon chariot pour ne pas saisir le bas de leur jupe, qui sautille à chacun de leurs pas et marque le rythme de leur allure ... Il y en a d’admirables, des femmes; et il y en a de bien attrayantes encore, quoique imparfaites. J’ai calculé que j’en désire à peu près vingt pour cent, à Paris.
—C’est énorme, Picrate.
—Et toi, Siméon?
—Moi, j’étais occupé à me dire que tu allais me prendre pour un pessimiste, et je m’en affligeais. Je ne suis pas un pessimiste, ni un optimiste non plus ... Seulement, tu songeais à tout autre chose déjà, grâce à la bienheureuse frivolité de ton esprit. Tu es excellemment doué pour n’être pas un logicien. Quel dommage qu’on ait voulu te consacrer à la science, te soumettre aux disciplines de la raison!...
»Ah! Picrate, une fois pour toutes, dénigrons, de propos délibéré, la raison!...
»Zénon d’Élée m’est précieux entre les philosophes pour avoir inventé l’argument d’Achille et de la tortue. C’est une merveille! On dit: «La tortue est partie la première; elle a quelque avance, si peu que ce soit: eh! bien, Achille ne saurait aucunement la dépasser. La tortue est le plus lent des quadrupèdes et Achille va comme le vent. Non, Achille ne saurait dépasser jamais la tortue. Car—raisonnons!—il faudra d’abord qu’Achille rattrape la tortue devant que de la dépasser. Mais, tandis qu’Achille parcourra cette portion du stade, la tortue, si lente qu’on la suppose, aura fait un petit bout de chemin. Ce petit bout de chemin, Picrate, Achille le devra parcourir; cependant la tortue ..., etc ...» N’est-ce point évident?