»Il me plaît, ce soir, de me rappeler une période de ma vie qui fut charmante, infiniment paisible et un peu cocasse. J’étais philologue!
»Le professorat m’eut bientôt ennuyé. C’est un métier pénible et véritablement fastidieux si l’on n’est soutenu par quelque idée d’apostolat. Or, le moyen de se croire un apôtre quand on a pour mission d’apprendre aux petits Français d’aujourd’hui des littératures qui ont cessé de les émouvoir? Je m’y efforçai vainement ... Pauvres gamins, ils me faisaient pitié: n’étais-je pas leur bourreau? Je vois encore leurs mines affligées, leurs attitudes de résignation difficile, tandis qu’au renouveau je les oblige à peiner sur des épîtres d’Horace, d’une vulgarité non pareille, et sur des harangues de Démosthène, qui moi-même m’assomment. Dehors, il fait beau. C’est l’exquise saison que la lumière n’est pas encore alourdie de chaleur, mais, pure, se répand en ondes égales sur le frémissant miracle des plaines. Dans la petite salle hideuse où nous sommes enclos, mes victimes et moi, un rayon de soleil, tiède et doré, filtre et tombe sur le plancher. Des poussières y jouent, vont et viennent, s’éclairent un instant comme, dans l’étendue céleste, les astres tour à tour passent et reçoivent une furtive illumination ... Les puérils captifs regardent, par-dessus les livres pédantesques, ce peu de soleil qui les visite. Et des velléités de libre joie s’éveillent en eux. Leurs seize ou dix-sept ans battent dans leurs veines. Ils rêvent; et ils souffrent de ne pouvoir bouger. Moi, je leur explique, hélas! que Philippe est aux portes d’Athènes et qu’il convient de déjouer ses plans ...
»Un après-midi, l’un de mes infortunés gamins poussa un tel soupir de frénétique ennui, de détresse, d’horreur, que toute la classe en frissonna. Moi aussi. Cela se passait dans une agréable cité tourangelle ... Je me levai; je pris mon chapeau; je dis à ma classe:
»—En voilà assez. Fermez vos livres. Allons nous promener ...
»Et, jusqu’au soir, nous goûtâmes, le long des chemins forestiers, non loin de l’indolente Loire, la douceur du printemps.
»Cette façon d’entendre la pédagogie universitaire n’est point admise par l’Administration. Le proviseur, au lycée, attendait avec colère notre retour ... Il y eut des histoires!... Je fus tancé, admonesté. L’inspecteur d’Académie, furieux, réclama du ministère que je fusse remplacé par un fonctionnaire sérieux et capable de rétablir parmi mes élèves la discipline ... On m’annonça qu’on m’envoyait en disgrâce au collège de Ploërmel et, comme j’étais las de tourmenter des adolescents avec du grec et du latin, je démissionnai.
»C’est alors que je consacrai mon existence à la philologie; ce zèle me dura quelque cinq ans.
»Je possédais de menues rentes que m’avait léguées ma grand’mère; oh! menues, mais suffisantes à l’entretien d’un philologue. Je revins à Paris et demeurai dans le quartier du Panthéon.
»Je me disais: «Nous sommes, nous autres philologues, les chastes gardiens, les vestales de la culture gréco-latine. L’inutilité de notre sacerdoce est absolue et peut sembler, dans le présent état social, presque insolente. Mais à cette inutilité même il y a quelque beauté paradoxale et pathétique!...»