»Voilà comment je m’instituai philologue.

»C’est un métier parfait pour des gens qui ne sont pas des utopistes, qui ont perdu le goût d’agir et renoncent à influer sur les réalités ambiantes. C’est un refuge pour les découragés de leur temps ... Je trouve absurde et coupable même d’infliger ces vieilleries à des enfants, naïfs et gais, qui s’élancent vers la vie avec une confiante fougue. Mais l’hellénisme, Picrate, offre aux âmes timides, que la vie a déçues, des joies gentilles et calmes, appropriées à leur délicatesse!

»L’actualité a des inconvénients. Elle est criarde, exubérante, tumultueuse. On ne saurait l’apprécier avec détachement: on y est pris. Elle vous choque, avec ses façons désinvoltes et grossières; elle vous bouleverse, avec son imprévu, comme on dit, «sensationnel»: le mot n’est pas joli, mais il est juste. Oui, l’actualité vous donne de grosses sensations, triviales et confuses. Elle s’aboie dans les rues, fait des rassemblements, se vend un sou.

»Eloignons-nous de cette gourgandine.

»Que l’antiquité, au contraire, est belle et sereine! La patine du temps lui confère une dignité merveilleuse ... Je ne te parle pas d’une époque réelle, où des hommes vécurent, analogues à nous, laids sans doute et sujets à de quotidiennes douleurs. Je crois que les hommes, en tout pays et toujours, sont un spectacle médiocre. Mais l’antiquité, telle qu’à distance elle se transfigure, c’est la réunion des poètes et des sages:—Homère, qui interrogeait la Muse: «Muse, dis-moi combien les Akhéens possédaient de vaisseaux», et, la Muse s’étant prononcée, chantait: «Les Akhéens avaient trois cents vaisseaux»;—Héraclite, qui, s’affligeant sur la fuite perpétuelle de tout, définissait ainsi sa mélancolie: «Tout s’écoule, on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve», et, le premier, songeait à faire du Devenir l’essence de l’Être;—Démocrite, qui dédia sa longue existence à la recherche d’un stratagème pour arriver à la félicité dès ici-bas: il abandonna l’héritage de son père, prit le bâton du voyageur, affronta le mauvais accueil de l’étranger, supporta de dures fatigues, afin qu’au retour le pain bis lui parût délicieux et la pierre qui lui servait d’oreiller molle et douce;—Anaxagore, qui méprisa la matière et devina l’esprit comme la substance des choses;—Socrate, personnage un peu baroque et humoriste impénitent, qui, de son bâton mis en travers, arrêtait les gens dans la rue pour leur démontrer l’illogisme de leurs idées et, polémisant avec les sophistes, usa de leur dialectique si bien qu’on le prit pour l’un d’eux et lui fit boire la ciguë;—Platon ...

»Tu excuseras, Picrate, cette énumération désordonnée. Il fallait que fussent dits quelques noms anciens et rappelés quelques souvenirs helléniques, si je voulais te préparer à comprendre mes ferveurs de philologue.

»Je ne suis jamais allé en Grèce. Je n’ai cure de rencontrer au pied de l’Acropole des touristes anglais et des dames munies d’appareils photographiques. Il me serait pénible de trouver moins noble que je ne l’imagine la ligne des horizons qu’Athênê disposa, moins magnifique la mer dont Eschyle a vanté le sourire innombrable!... D’ailleurs, que m’importe l’authenticité de ces choses? Je n’exige, pour mon idéal, qu’une sorte de demi-réalité. Certes, il faut qu’il ne soit pas un simple conte forgé par un poète. Il m’est précieux de savoir qu’en un coin privilégié du monde, il y eut quelques années où vécurent Périclès, Anaxagore, Sophocle, Euripide et Platon.

»Picrate, l’antiquité est une époque sans seconde, où la terre n’était hantée que d’écrivains et de philosophes ...

—Tu prétendais, l’autre jour, Siméon, que les travaux des historiens ont privé l’antiquité de son prestige?...

—Je prétendais cela? C’est donc, Picrate, que je me contredis: je ne néglige ni l’une ni l’autre des deux faces de la vérité; je choisis l’une ou l’autre selon l’opportunité. Je tiens divers propos et veille à ce que chacun d’eux soit cohérent. Tu ne peux exiger de moi davantage: je ne suis pas un doctrinaire; et songe que tout cela s’arrange dans l’absolu!...