» ...Lorsque les barbares survinrent et imposèrent au monde leur domination brutale, l’antiquité s’enveloppa dans le linceul du silence et de l’oubli. Craignant les profanations, elle fit la morte, comme ces ingénieux insectes que de mauvais enfants taquinent. Les barbares la bousculèrent; mais elle eut soin de ne pas exciter leur détestable folie en résistant. Ils l’oublièrent. La barbarie triomphante s’épanouit, régna, constitua ses empires de frénésie et de fureur; cependant, la pensée sereine et pure d’Athênê, qui semblait abolie, hibernait dans l’asile sûr des bibliothèques et des sarcophages. La destinée ne lui fut point injurieuse.
»Combien il me plaît, Picrate, que l’approche soit difficile de cette pensée persistante! Parce que de sots pédagogues risquèrent de la galvauder, ne te figure pas que le sacrilège soit accompli. C’est une fausse image d’Athênê qu’ils divulguent; l’âme en est absente. Athênê n’a point à souffrir de cette vulgarisation: vraiment il ne s’agit pas d’elle!
»Mais admirons l’artifice pieux de la destinée!
»Tandis que les barbares sévissent inutilement, elle prévoit la menace plus dangereuse des pédants et des pédagogues, et qu’il sera plus malaisé de déjouer leur malice. Alors elle s’avise de dissimuler mieux et de bien travestir le précieux trésor de l’âme antique. Il fallait, à tout prix, donner le change à ces barbares nouveaux et inquiétants qui, à la brutalité des autres, substitueront l’irrévérence de leur insigne vulgarité.
»Elle prit pour auxiliaires les moines très sots et innocents. C’est à eux qu’incomba la tâche singulière de préserver des familiarités blessantes la païenne idéologie.
»Or, il ne suffisait point qu’ils lui offrissent la cachette de leurs cellules et la sécurité de leurs couvents, construits parfois comme des forteresses: il n’est de forteresse que l’on ne force, de retraite que n’envahisse la multitude malfaisante ... La destinée leur inspira—sans les en avertir—un stratagème bien meilleur: ce fut de déguiser les textes anciens jusqu’à les rendre méconnaissables à peu près. Ah! comme ils s’employèrent volontiers à cette œuvre excellente, dont la portée leur échappait! Instruments de la destinée, ils accomplissaient une formidable besogne et ne songeaient point à se demander la signification secrète qu’elle pouvait avoir. Cette besogne leur était merveilleusement indifférente: cela n’affaiblissait pas leur fatale ardeur. Ainsi les abeilles font leur miel, sans savoir qu’il ne leur sert de rien. Voilà comme la destinée se procure de parfaits esclaves.
»Ils copièrent et ils recopièrent; et, à chaque copie, des fautes nouvelles défiguraient un peu plus le texte premier. Cela dura des siècles. La plupart des vieux manuscrits s’égarèrent. On préférait les copies récentes: on n’avait pas encore le respect des vieilles choses. Ainsi se perpétuaient, en s’altérant, les ouvrages antiques. Les contemporains étaient insoucieux dos bonnes lettres, de sorte que le lent travail des moines put s’effectuer sans trouble ... Et tout fut prêt lorsque l’indiscrète Renaissance voulut y regarder. La curieuse ne trouva pas Athênê dévêtue et manifeste. Elle tenta de la surprendre et ne vit la vierge divine qu’à travers le manteau fallacieux et hermétique des contresens et des erreurs où les chastes moines l’avaient enroulée.
»Telle cependant, elle était encore si belle que, de l’avoir seulement aperçue, on demeurait épris.
»Picrate, les érudits de la Renaissance eurent des jours de magnifique émoi ... Mais ils furent intempérants; et la hâte de leurs appétits gâta leur volupté. Ces gens manquèrent de délicatesse attentive. Ils se ruèrent, étant pressés. Confiante en son manteau tutélaire, Athênê leur accorda des privautés illusoires et, souriante, se gardait de leurs entreprises.