»Sans métaphore, si tu le préfères, les érudits de la Renaissance se précipitent sur toutes les copies des œuvres antiques. Ils choisissent celles dont l’écriture leur est le plus commode à lire, les dernières et donc les plus corrompues. Ils ont à leur disposition, depuis peu, l’imprimerie. Ils se dépêchent d’imprimer tout ce qui leur tombe sous la main, de Sophocle, d’Aristote, de Platon, de Diogène Laërce et d’Aristophane; les Latins aussi. Ces éditions princeps des auteurs classiques, que se disputent les bibliophiles, sont très médiocres. On les réimprima; elles fixèrent pour longtemps la vulgate de l’antiquité ...

»La subtile Athênê trompa, de cette façon, le désir de ses adorateurs. Pénélope ouvragère usa d’un autre artifice; mais, si Ulysse avait par trop tardé, il eût fallu que la modestie de Pénélope succombât. Et note que les amoureux de cette dame furent étonnants de longanimité: la furia francese n’aurait point admis ces délais!...

»Qu’ils sont comiques et touchants, ces moines que voici très assidus à leur office de gardiens de l’âme païenne! La destinée les désigna, un peu comme les jaloux sultans asiatiques confient la vertu de leurs femmes à des serviteurs incapables de nuire. Athênê n’avait rien à craindre des moines; ils vivaient en sa compagnie familière, sans seulement savoir qu’elle était là. Ils l’habillaient; leurs doigts la touchaient sans frémir. Et, elle, je la devine, Picrate, docile à leurs vaines manigances et qui s’amuse de leur quiète placidité.

»Les vois-tu, les bons petits moines très ignorants, assis sur l’escabeau de bois, penchés sur le pupitre, un calame entre les doigts, copiant l’éloge des dieux de l’Olympe et marmonnant des oremus? Ils ont acheté, aux frais du couvent, du parchemin très cher à la foire de Saint-Denis, de belles feuilles blanches et immaculées. Si la communauté manquait d’argent pour l’emplette, ils ont arraché, de quelque volume inutile, des pages; et ils effacent de leur mieux le premier grimoire, afin d’en accomplir un autre. Ils tracent des lignes parallèles, peu espacées, en haine du gaspillage. Ils emploient, dans la même intention, des signes abréviatifs, qui leur permettent d’entasser beaucoup de texte sur une modique étendue. Ils sont économes et pourtant s’appliquent à une belle exécution. Jamais ils ne raturent: s’ils se trompent et le remarquent, ils posent de petits points discrets sous les mots erronés, de telle sorte que l’ouvrage conserve bon air. Et ils ornent avec adresse plusieurs lettres initiales. Mais s’il y a, dans le parchemin, des trous, ils en font le tour: on ne doit pas perdre un feuillet pour ce détail ...

»Ils ne comprennent pas grand’chose à ce qu’ils transcrivent. Que leur importe? C’est une tâche à quoi ils s’astreignent; le sens des mots n’est pas leur affaire. Pareillement, les imprimeurs d’aujourd’hui se moquent de ce qu’ils composent: ils gagnent leur vie au mille de lettres. Les copistes dévots du moyen âge gagnaient au mille de lettres leur vie future ... Et quelquefois ils ignorent absolument le grec; ils ne connaissent de latin que le Pater et l’Ave Maria. Grand bonheur pour eux! Ils évitent ainsi d’être choqués. Ils le seraient, sans nul doute. Car ils copient ceci ou cela, des philosophies matérialistes et des élégies licencieuses. Ils n’en savent rien ...

»J’ai rencontré au cours de mes recherches, Picrate, un manuscrit d’Aristophane bien plaisant. Une comédie des plus obscènes y est placée sous l’invocation de la Vierge Marie. Mais oui!... Le moine commença cette copie le jour de la Nativité de Notre-Dame. Son âme était toute occupée de ce pieux anniversaire. Il avait assisté, depuis l’aube, aux offices nombreux et aux belles cérémonies; il avait chanté les répons, les litanies, entendu les exhortations du prieur, avivé de lectures dévotes sa croyance. Et maintenant, le soir venu, il était las et vainement tentait de soutenir l’effort de la dévotion mentale. L’odeur de l’encens demeurait attachée à la bure de sa robe, et le murmure des cantiques continuait dans ses oreilles, et sa ferveur ne l’abandonnait pas; mais son intelligence ne voulait plus méditer ... Il sent qu’il n’est plus bon qu’à un travail matériel. Il se souvient de l’évangile de Marthe et de Marie. Certes, la contemplative Marie est plus agréable au Seigneur que Marthe avec toute son activité. Le pauvre moine s’humilie à songer qu’il n’est pas capable d’une contemplation très longue; et il se met à la besogne. Du moins, il offre à la benoîte Dame le labeur de ses yeux et de ses doigts. Il lui dédie, en termes simples et candides, les pages qu’il recouvrira de son écriture soignée: «Die Nativitatis Beatæ Virginis Mariæ incipio ...» etc., Picrate. Et il copie Lysistrata, qui n’est pas virginale. Mais il n’a pas la moindre idée de ces choses. Son âme n’en est aucunement souillée, car on ne lui a point enseigné le grec: à peine lui apprit-on l’alphabet, afin qu’il pût servir de copiste diligent. Et il s’applique à ne rien oublier. Il est soucieux de chaque mot: ceux qui désignent des objets honteux ou des pratiques messéantes, il les trace avec le même zèle scrupuleux que s’il s’agissait des louanges de Jésus, très agréables à sa Mère ... Ensuite, plusieurs jours après, quand il eut achevé son œuvre, le moine inscrivit sur le parchemin blanc deux lignes, où il remercia la Sainte Vierge qui l’avait soutenu dans son travail et lui avait permis, protectrice, de le mener à bien.

»Et, tandis que la vierge Athênê sourit des fautes tutélaires dont le moine la vêt pudiquement, la Vierge Marie indulgente sourit à la candeur de son fidèle. Ce double sourire de la beauté païenne et chrétienne, Picrate, ressemble à celui de Joconde, de Monna Lisa, de Lucrezia Crivelli et de sainte Anne, dans les tableaux profanes et divins de Léonard.

»Délicieux et ambigu, il éclaire pour moi l’ombre médiévale. Je le compare tout ensemble à ces lueurs de l’aube qui devancent la prochaine aurore et à ces reflets indécis qui subsistent dans les nuées crépusculaires. Annonciateur du jour ou de la nuit, commencement ou fin, naissance ou mort, on ne sait! Il unit à la douceur des timides promesses la mélancolie aimable du souvenir, et son incertitude est pleine de grâce.

»Picrate, je n’ai jamais touché sans émoi ces vieux volumes manuscrits dont le dos se disjoint et dont les feuillets de vélin se recroquevillent. L’âme antique y fut ensevelie par les soins complaisants d’une autre âme qui, elle aussi, depuis, est morte; et le sourire des deux vierges s’y devine. Je ne les ai pas remués familièrement. Je les ouvris avec respect, craintif de les offenser et cependant curieux de leur ravir le secret qu’ils contiennent. Je fus un philologue aux mains tremblantes et voluptueuses.

»J’ai lu des écritures difficiles, et sur lesquelles nuls regards humains ne s’étaient portés après que les eut tracées un moine ignorant de leur signification. N’est-ce point émouvant de se dire qu’une pensée très ancienne fut déposée là par qui la méconnut et qu’elle y demeura, des siècles durant, lettre morte, telle que si elle n’eût pas été, jusqu’à moi qui surviens et soudain l’éveille et lui donne la vie, un instant, et puis la laisse de nouveau s’endormir et mourir, pour des années ou à jamais? Ainsi, dans un foyer qui se consume, les cendres quelquefois se raniment et bientôt s’éteignent; une étincelle qui y tombe leur communique un bref embrasement ...